21 novembre 2018
Critiques

Le 15h17 pour Paris : Un dérapage magistral

Il y a un peu plus d'un an, Ang Lee livrait une charge frontale contre l'instrumentalisation des héros de guerre américains, à travers l'histoire fictive de Billy Lynn. Champ de bataille et ovation du public se télescopaient le temps d'une pause lors du Super Bowl, jetant des soldats en pâture au beau milieu d'un stade en feu. Aujourd'hui, Clint Eastwood applique exactement ce que "Un jour dans la vie de Billy Lynn" se tuait à dénoncer, en impliquant directement les « héros » d'un fait récent dans son adaptation cinématographique. Une fausse bonne idée, vous dites ?

21 août 2015. Ayoub El Khazzani entre dans les toilettes d'un train Thalys, pour se préparer. Lentement, il enfile sa veste, s'équipe de ses armes et plonge une dernière fois son visage dans de l'eau. En se relevant, il se contemple dans le miroir accroché au-dessus du lavabo, au ralenti. Cette scène pourrait être celle de l'introduction d'un méchant dans un film de Steven Seagal. El Khazzani est le vilain caricatural. En tout cas, il est présenté comme tel par la mise en scène d'un réalisateur qu'on a souvent admiré, et qu'on ne peut que conspuer ici. "Le 15H17 pour Paris" nous raconte comme trois touristes américains (des militaires) ont su endiguer l'attaque terroriste de ce méchant. Ou plutôt, correction : "Le 15H17 pour Paris" nous raconte comment trois militaires américains étaient prédestinés à vaincre le mal le jour de l'anniversaire de votre serviteur.

Tout commence par une rencontre, et des épreuves. Beaucoup d'épreuves. Clint Eastwood s'est plié en quatre pour justifier tous les éléments qui ont mené Spencer Stone et ses compères, tous dans leur propre rôle, à préserver le monde d'un attentat de plus. Rien n'est le fruit du hasard, tout est prédestination. Comme si leur destin, et en particulier celui de Stone, aidé par une main divine, se devait de passer par là. Pour nous le faire comprendre, "Le 15H17 pour Paris" enchaîne les dialogues médiocres, tartinés d'une bonne dose de foi, tout en nous faisant visiter l'Europe en compagnie des trois gus. Les héros mangent des glaces, les héros mangent des pizzas, les héros regardent sous les jupes des filles. Eastwood tente de banaliser ses personnages, avant de nous balancer de la réflexion philosophique de PMU sur fond de soleil couchant. C'est comme qui dirait un tantinet maladroit.

Que dire alors lorsque, fier de sa bêtise crasse, Spencer Stone se fait corriger par un Allemand au sujet de la Seconde Guerre mondiale ? « Tu sais bonhomme, les Américains ne sauvent pas toujours le monde du Mal », dit l'Allemand, dix minutes avant que le Mal ne soit terrassé par... un Américain. Quel est le message ? Le réalisateur, plus réactionnaire que jamais, impose une rhétorique nauséabonde, entièrement tournée vers le culte des armes, de la sainte croix de Jésus et des Etats-Unis d'Amérique, ce grand pays en excellente santé. Ahem. Et le pire, c'est qu'il le fait sans panache. Il étire jusqu'à l'extrême les seules 5 minutes intéressantes, elles aussi parasitées par une stylisation malvenue, en les entrecoupant de moments de vie inintéressants. C'est d'autant plus gênant que le mélange de réalité et de fiction amené par la présence des trois acteurs-soldats se révèle particulièrement malsain.

Plus qu'une simple adaptation d'un fait marquant, "Le 15H17 pour Paris" est une immense pub en faveur de l'armée et des grandes valeurs américaines. Une sorte de production Cannon luxueuse, vouée à ne rien raconter à base de pas grand chose. Rarement un aussi grand réalisateur n'avait dérapé de façon aussi magistrale.
Auteur :Alexandre Dupret
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