19 novembre 2018
Critiques

Le Fidèle : Je suis tombée love d’un voyou

Allez, on vous épargne l'habituelle introduction où l'on essaye d'étendre le cadre de notre réflexion au-delà du film dont il est question pour mieux comprendre le contexte cinématographique au milieu duquel il débarque et on entre dans le vif du sujet très rapidement parce qu'il y en a des choses à dire sur cet énergumène. On n'aime pas beaucoup déblatérer en long, en large et en travers sur un long-métrage mais "Le Fidèle" devient tellement hallucinant en cours de route qu'on a envie d'entrer dans le vif du sujet le plus vite possible. Dommage que ce soit en se vautrant progressivement de plus en plus dans la fange qu'il nous donne du grain à moudre…


Hou la menteuse, elle est amoureuse…

Le synopsis ne mentait pas quand il nous disait que « Lorsque Gino rencontre Bénédicte, c'est la passion. Totale. Incandescente. ». Au bout d'une scène ensemble et de quelques échanges alors qu'il s'agit de leur première rencontre, Gigi réussit à taper un rencard avec Bibi et ils font déjà la chose une ou deux scènes après. On essaye de se convaincre que ça ne va pas forcément déboucher sur une romance mal torchée mais la cabane est déjà tombée sur le chien et ce avec perte et fracas. Les deux protagonistes ne sont même encore correctement construits en tant qu'individus qu'ils sont déjà à la colle donc il va vraiment falloir souquer ferme pour qu'on s'investisse dans leur relation. Pas de bol, ça va se résumer à ce qui aurait pu être un fantasme tout droit sorti de l'imagination de Jessica, 3ème A au collège Gaston Lagaffe et reine du drame pour qui Evanescence représenterait le comble de la subversion. On va essayer de calquer le déroulé de cette critique sur celui du film (mais sans faire de révélation majeure, promis, juré, craché !) donc on aura l'occasion de revenir sur le caractère inepte de cette romance censée constituer le noyau dur de ce long-métrage qui devient de plus en plus nul alors qu'il progresse.

Parce que oui, au début, "Le Fidèle" n'est pas une bouse cosmique. D'accord, il n'est jamais bon, il n'est même pas moyen pour être honnête. Cela dit, il tient la distance pendant une heure où il n'est certes pas terrible mais encore à distance respectable de la nullité. Pourtant, quand on voit son introduction dégueulasse avec ce grain gros comme un poing et cette photographie désaturée légèrement floue, on se dit qu'on va avoir le droit à un vrai travail de cochon. Michaël R. Roskam renverse très rapidement nos expectatives à la scène suivante où il place sa caméra à l'intérieur d'une voiture en pleine course. Rythmée par la très douce à ce moment-là composition de Raf Keunen, la séquence nous isole le plus possible mais pas totalement des vrombissements à l'extérieur pour que l'on puisse s'immerger pleinement dans l'état d'esprit du pilote.

Un moment bref et néanmoins poétique où la mise en scène est suffisamment en état de grâce pour que l'on s'en souvienne. La photographie de Nicolas Karakatsanis se fait alors plus propre et plus douce, exploitant parfaitement la lumière légèrement jaune du soleil pour imprégner les tout débuts de "Le Fidèle" d'une certaine mélancolie. Et des idées de mise en scène dans "Le Fidèle", il y en aura. Peu mais il y en aura. On pense notamment à ce plan-séquence lors d'un braquage sur l'autoroute où la caméra limitera ses mouvements à ce qui est nécessaire en ne bougeant que lorsque le tireur fixe sur lequel elle calque son point de vue bougera. Une modestie qui fait plaisir quand on sait à quel point il peut être tentant pour un metteur en scène de tomber dans la performance sportive très rapidement ostentatoire lorsqu'il utilise ce procédé de mise en scène.



Braqueur de mon cœur mais pas de celui du spectateur

Il ne faut pas se mentir : la grammaire cinématographique de "Le Fidèle" reste au final assez basique. Les idées de mise en scène sont presque des gouttes d'eau dans un verre (et non pas une mer, gardons le sens de la mesure) de scènes de dialogue où le metteur en scène ne semble globalement pas penser à d'autres outils que le champ-contrechamp ou le travelling pour emballer le tout. De la même manière, le travail du chef opérateur reste globalement assez carré et professionnel (dans la première moitié du film en tout cas). Toutefois, on a l'impression d'avoir vu les mêmes éclairages nocturnes dans un nombre pléthorique de films auparavant. Bref, des gens compétents s'occupent de l'aspect visuel du film mais ça ne va pas plus loin à quelques exceptions près.

Visuellement, il n'y a donc pas vraiment une identité forte qui ressort du long-métrage mais si on avait pu s'y impliquer émotionnellement, on aurait peut-être davantage valorisé la forme de "Le Fidèle". Peut-être qu'on aurait pu y trouver une atmosphère dans laquelle se plonger, peut-être qu'on aurait pu ressentir de la tension dans certaines scènes… Cependant, Michaël R. Roskam et ses coscénaristes, Thomas Bidegain et Noé Debré, n'apportent rien à la romance en milieu criminel : on s'aime, on fait des braquages, on prend son pied avec la famille, on prend beaucoup moins son pied quand le patriarche vient nous apprendre qu'il faut pas mentir si on veut être un homme, on prévoit de se marier et même de fuir à l'étranger pour éviter que la romance soit contrariée… Tout ce qu'on peut relever d'un peu singulier dans "Le Fidèle" est la récurrence de ce mélange des langues qui peut sonner plutôt authentique (à quelques exceptions près) pour qui aura baigné dans un milieu où l'on émaille spontanément son discours d'un autre jargon mais c'est au final plus un détail de forme récurrent que quelque chose qui sera source d'une vraie réflexion.


Nanar pleurnichard

Revenons-en à nos deux tourtereaux, Gigi & Bibi. Si on a du mal à être pris par leur relation, c'est aussi un peu en raison du jeu d'acteur de l'un d'entre eux. Comme il n'y a pas grand-chose à reprocher à Matthias Schoenaerts, on va plutôt développer le cas d'Adèle Exarchopoulos. Elle emploie toujours cette manière de parler assez rustre et sans doute très désagréable pour certains mais qui ne colle cette fois-ci pas avec son personnage. Cela faisait sens par exemple dans "Orpheline" parce que non seulement elle n'était qu'une de quatre facettes d'un personnage qui n'était présent que pour une partie du long-métrage mais c'était en plus complètement raccord avec les origines de cette jeune qui arrivait dans un univers urbain certes douteux mais beaucoup plus luxueux que ce qu'elle avait pu connaître dans sa modeste famille paumée dans un petit village de campagne. Dans "Le Fidèle", Bibi pète dans la soie depuis qu'elle porte des couches (enfin, elle a arrêté d'en porter. Normalement…) donc on a du mal à croire en un personnage de nantie qui s'exprimerait ainsi et qui en plus ne propose rien d'autre pour qu'on puisse s'y attacher donc son jeu devient de plus en plus irritant. Elle est en plus desservie par des dialogues un peu tartes mais elle n'est pas la seule et c'est maintenant qu'on va vraiment parler de ce qui pose problème dans "Le Fidèle", l'écriture de sa deuxième moitié.

C'est vraiment là que la relation amoureuse devient ridicule d'immaturité puisqu'on bascule pendant la deuxième heure dans un mélodrame terriblement putassier où ça va être du plein ta gueule gratuit et complaisant pour nos deux amis mais où ils vont quand même essayer de rester amoureux même s'ils se prennent à chaque fois sur le coin du museau une tuile encore plus grosse que la précédente. On va éviter d'en dire plus sur les tuiles en question et on va même éviter de vous révéler une ligne de dialogue à se plier en deux mais les événements et les dialogues propulsent "Le Fidèle" tout droit dans la catégorie « Nanar geignard ». Quand l'humour au cinéma ne provoque pas chez l'auteur de ces lignes la consternation et qu'il ne se sent pas trop seul dans une salle hilare devant le dernier Marvel Studios, c'est déjà un petit miracle.

Pourtant, s'il y a bien une chose cette année qui l'aura fait se gondoler dans une salle obscure, c'est cet enguirlandage en voiture de Gigi par Bibi qui n'aurait pas dépareillé dans Confessions Intimes ou Tellement Vrai. Et des moments qui se veulent dramatiques mais finissent par devenir comiques, il y en a à la pelle dans cette deuxième heure de "Le Fidèle". On assiste même à une dégringolade dans la forme puisque l'éclairage devient assez dégueulasse alors que les ombres se mettent à bouffer le décor et la trogne des personnages et quand quelques scènes un peu mouvementées en fin de film sont carrément imbitables. "Le Fidèle" se conclut quand même sur une belle idée de mise en scène, un plan-séquence en caméra embarquée sur le capot d'une voiture. L'immersion prend alors un sacré coup dans l'aile à chaque fois que la totomobile prend un virage ou un rond-point sans ralentir.


Un peu braquo, très branquignol

Il a beau être l'un des pires films de l'année pour celui qui vous écrit, "Le Fidèle" est quand même à voir à un moment donné parce que c'est lorsqu'il atteint le pic de sa nullité qu'il est le plus savoureux. La romance criminelle molle du bide mute au bout d'une heure en un mélodrame racoleur et doloriste comme c'est pas permis où chaque élément tragique est terriblement con (attendez de voir la place des chiens dans l'intrigue, vous n'allez pas être déçus du voyage…) mais terriblement drôle. Nous, on a déjà envie de soumettre sa candidature à Nanarland dans la catégorie « Nanars gnagnan », spécialité « Sentimental ».
Auteur :Rayane Mezioud
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