13 décembre 2018
Critiques

Le Roi de la Polka : Une brillante démonstration

Il arrive parfois que les astres s'alignent en une conjonction plus qu'hasardeuse dans le calendrier des sorties cinématographiques. Cette conjoncture interroge le pouvoir décisionnaire des distributeurs face à la concurrence proposée par la multiplication, légale ou non, des plateformes de diffusion des films. La question se pose ici avec les sorties simultanées de "The Greatest Showman", réalisé par Michael Gracey, et "Le Roi de la Polka", de Maya Forbes. Ainsi, quand le sort du premier dépend de son succès au box office pour résister le plus de semaines possibles au passage des programmations en salles, le second, lui, profite du confort offert par l'exclusivité d'une production assurée par Netflix, plateforme de VOD qu'on ne présentera plus.

Par-delà les querelles de medium, l'étrange coïncidence dont il est question se retrouve dans les sujets de ces films aux titres dithyrambiques. Disons-le d'emblée, il s'agit des biopics de deux figures de l'entertainment dans l'acception la plus américaine du terme. Le premier showman, Phileas Taylor Barnum, a marqué l'histoire du divertissement au XIXème siècle aux Etats-Unis, sa terre d'origine, en donnant son nom à un très célèbre cirque, berceau des freak shows. Le second, Jan Lewan, modeste immigré polonais, a construit son empire dans les années 90 en vendant du rêve à crédit grâce à une entreprise frauduleuse fondée sur son folklore natal. Tous deux sont parvenus à manipuler les foules en mettant chacun à leur façon un génie publicitaire inédit au service de l'art du spectacle. La crédulité engendre le profit, nous enseigne la loi du marché. Autrement dit, there's a sucker born every minute (il y a un naïf qui vient au monde à chaque minute), dixit P.T. Barnum, touchant ainsi à l'enfance de l'art en matière de show-business. Cependant, l'effet miroir se brise très vite dès lors que s'opère la comparaison entre la démesure des spectacles de l'un et les ambitions grotesques de l'autre. Le point de rupture se trouve précisément dans l'auto-intronisation mise en scène par ces deux personnages. Barnum se nomme ainsi « prince des charlatans ». Jan Lewan, lui, peut alors accéder au rang de « roi de la polka », titre éponyme du film qui lui est consacré.

Tout commence quand Jack Black découvre par hasard un documentaire à la télévision, "The Man Who Would Be Polka King", réalisé en 2009 par Joshua Brown et John Mikulak. L'acteur débordant d'enthousiasme contacte le scénariste Wallace Wolodarsky pour évoquer la possibilité d'un film sur Jan Lewan, personnage aussi excentrique que pathétique. La plastique et l'énergie du comédien suffisent d'abord à elles seules pour incarner à l'écran le modeste immigré polonais, menant rondement ses affaires dans la petite ville de Hazleton, Pennsylvanie. Qui se cache donc derrière cette silhouette rondouillarde pleine d'une bonhommie accentuée par un sourire grimaçant, voire cartoonesque ? La langue permet d'abord à l'acteur de trouver son personnage. Jack Black compose une partition orale virtuose dans un anglais mâtiné des roucoulements de la langue polonaise. Le comédien a même poussé le vice jusqu'à garder son accent hors-plateau, allant jusqu'à envoyer des SMS à Jason Schwartzman (Mickey Pizzazz) dans une langue approximative. Il l'affuble enfin d'une teinture blonde à la Donald Trump et d'un costume criard bon marché, achevant ainsi le portrait d'un yuppie perdu dans les quartiers résidentiels de Hazleton. 

Nous faisons connaissance avec la famille Lewan au tournant des années 90 dans leur petite maison où cohabitent Jan, sa femme Marla (Jenny Slate) et leur fils David (Robert Capron), ainsi que sa redoutable belle-mère, Barb (Jacki Weaver). Les tensions relationnelles se cristallisent dès l'ouverture autour du poids de la reproduction sociale. En effet, Barb ne partage pas les ambitions de son gendre, incapable de nourrir la maisonnée avec les revenus de ses concerts. Elle voudrait plutôt le voir suivre le chemin de ses camarades polonais bien intégrés grâce à leur statut de plombier ou d'électricien. Jan compte, quant à lui, gagner fortune et gloire à la sueur de son front. Mais où commence l'american way of life quand on récure les cuves de graisse d'une pizzeria qui vous emploie aussi pour assurer ses rares livraisons ? C'est donc sur la musique que l'entreprenant monsieur Lewan compte pouvoir faire fructifier sa fortune. De concerts en concerts se forme une petite communauté de fans constitués de retraités, d'amis et de parents éloignés. Le chanteur installe dès lors ses quartiers généraux dans une boutique proposant à la vente Cds, bibelots et autres produits dérivés folkloriques. La vie de Jan bascule cependant le jour où son clarinettiste et ami de toujours Mickey s'apprête à quitter son groupe de musique. Les rêves de grandeur révèlent leur impuissance pour abattre un mur où viennent s'échouer les ambitions démesurées. Le prodige de la mise en scène dirigée par Maya Forbes permet alors d'exprimer en un mouvement de caméra l'ascension et la chute vertigineuse du personnage principal. Un travelling compensé enferme Jan dans son monde pour de bon, le temps d'un zoom avant et d'un recul simultané de l'appareil. 

Le Patrick Bateman polonais cède donc ensuite sa place au monsieur Loyal d'un barnum pailleté qui résonne gaiement aux accords des trompettes. Jack Black adopte pendant le reste du film la posture d'Orson Welles, période F for Fake, dans ses tentatives de mélanger vérité et mensonge. Son Jan Lewan se met à user jusqu'à la corde l'un des principes fondateurs chers aux pionniers américains, la croyance en soi. Voilà donc de quoi il s'agit, une déconstruction par l'absurde du self-made man, mythe longtemps entretenu par le cinéma hollywoodien classique. Le mode de distribution choisi pour le film trouve alors son explication dans le sous-texte subversif du scénario. Il n'est en effet question ici que de mots. Le roi de la polka use du verbe pour appeler son public à investir des fonds dans un empire de pacotille. Ce monde, Jan Lewan se le crée, persévérant dans un rêve américain sans fond. On pourra certes lui reconnaître une certaine ardeur à la tâche quand il s'agit de bâtir son royaume. En effet, rien n'est trop beau pour une majesté digne de ce nom, depuis les vidéos promotionnelles mises en scène par l'artiste lui-même jusqu'au pèlerinage à Rome pour rencontrer le pape Jean-Paul II, croisé en Pologne quand il avait 7 ans. Le roi de la polka s'improvise maître d'œuvre sur le vaste chantier du réel dont il retourne les règles à grands coups de pelleteuses. Le chanteur croit en effet, dans un premier temps, pouvoir tirer les ficelles du dialogue à sa convenance. Mais quand le verbe résiste, que reste-t-il ? La dérégulation d'un dialogue devenu impossible, Jan court-circuite les lois du marché, important un produit de son économie, le pot-de-vin. Les autorités pontificales ne répondent pas aux demandes d'audience privée ? Le jury de Miss Pennsylvanie ne semble guère apprécier Marla ? Le chanteur sait toujours trouver une mallette bien fournie à poser sur la table. Car si Jan ne doit rendre de compte qu'au confessionnal, seul le dieu dollar trouve grâce à ses yeux. 

L'argent, d'ordinaire si palpable, trouve son expression dans le film à travers des listes de créances qui s'entassent dans les classeurs cadenassés de l'arrière-boutique du chanteur. Les interrogations de Barb sur le train de vie luxueux de son gendre échouent en un silence résigné face à des investisseurs satisfaits… Et des livres de compte muets. La parole revient finalement à son amant, Mickey. Précisons ici que la découverte de leur relation secrète donne l'occasion d'une scène bien cocasse. Le clarinettiste dénonce en quelques phrases anodines la faillite (ou la fraude, on ne sait plus) d'un système, local et global, qui se repaît de ses propres promesses, telle une bulle financière gonflant jusqu'à l'implosion. Jan préfère quant à lui la méthode Coué qui finit par le mener dans l'impasse où se fourvoient des générations d'américains.

Il faudra ainsi que la vérité éclate sur le scandale de Miss Pennsylvanie pour que soit mise à jour l'escroquerie d'un chanteur de polka plein de ressources. Sa condamnation à cinq ans d'emprisonnement lui vaudra en effet une certaine notoriété, se faisant respecter par ses camarades après avoir survécu à une tentative d'assassinat. Non, vraiment rien n'arrête Jan Lewan, prêt à redémarrer sa carrière sur les chapeaux de roues avec un nouveau titre mêlant polka… Et rap !

"The Polka King" s'accommode en apparence du schéma « grandeur et décadence » tant rebattu à Hollywood. Il suffit pourtant de tendre l'oreille pour entendre cette discrète mélodie en mode mineur composée par Theodore Shapiro, qui n'est pas sans rappeler le travail de Jon Brion sur "Punch-Drunk Love". Apparaissent alors les grands traits d'un canevas subversif sur une Amérique au bord du naufrage, terreau favorable à l'ère prochaine d'un Trump conquérant. Quant à nous, spectateurs, quelle place nous attribue la réalisatrice Maya Forbes dans cette histoire ? Sans doute celle de Barb partagée entre l'effroi et le cynisme face à une population assez naïve pour investir son argent dans un château en Espagne avec un intérêt de 12%, là où une banque ne peut à peine promettre qu'un taux de 3%. Le film s'ouvre sur un carton indiquant que l'histoire se fonde sur des faits réels ayant eu lieu en Pennsylvanie. Sa réussite, quant à elle, tient à sa brillante démonstration d'un principe dramaturgique essentiel : plus c'est local, plus c'est global.
Auteur :Boris Szames
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