COUP
DE COEUR !

1°)AVIS
Après
une poignée de réeditions qui ont pu faire découvrir au grand
public toute la richesse et l'étendue du talent du maître japonais
de l'animation, voici qu'arrive enfin son dernier opus, sorti
en 2004 au Japon.
Si
le titre de ce successeur du Voyage de Chihiro rappelle Le Chateau
dans le Ciel, film qui a déjà presque 20 ans, il est plus proche
de Princesse Mononoke pour le couple qu'il construit et que
tout sépare. Il en est proche aussi par le tableau d'un monde
livré à la folie des hommes, s'épuisant dans des guerres que
l'on pourrait qualifier d'abstraites si elles n'étaient pas
si meurtrières. Les conflits ont beau nous être montré de loin,
ils n'en sont pas moins inquiétants, avec ces engins de guerre
ressemblant à de visqueux insectes... Sophie est donc une jeune
fille seule, qui semble avoir sacrifié son enfance. Elle vit
déjà comme une vieille femme. Il ne lui en manque plus que l'aspect
physique, ce que la sorcière des landes va lui infliger, la
prenant pour une complice du beau Hauru, magicien que Sophie
a rencontré fortuitement. C'est alors que commence l'Aventure.
Comme
souvent chez Miyazaki, le personnage principal a du faire trop
brutalement ses adieux à l'enfance. Des péripéties plus magiques,
enchanteresses, mais aussi inquiétantes, que jamais vont lui
permettre de renouer un moment avec cet état (proche de la vieillesse
d'ailleurs, comme le souligne Sophie Grand-Mère) où rien n'étonne,
où l'on vit le merveilleux, l'inconnu sans le craindre. Alors,
elle pourra faire un deuil heureux et épanoui de son enfance,
ce qui ne veut pas dire l'oublier. En cela, Le Chateau Ambulant
rappelle Kiki, autre film de Miyazaki où une jeune fille rompait
brutalement avec l'insouciance devenait trop adulte, puis comprenait
qu'il convenait de faire naître l'alchimie entre ces deux ages
pour vivre une vie épanouie.
Lorsqu'au
milieu des adultes, on continue à s'émerveiller de petites choses
qu'eux ne voient plus, on a atteint cet état vers lequel tend
tout le cinéma de Miyazaki. Est-il besoin de rappeller, enfin,
qu'on ne trouvera ici aucune trace du manichéisme qui traverse
encore bon nombre de films d'animation occidentaux ? C'est une
des qualités fondamentales de l'univers de Miyazaki, et ici
encore, Sophie, en héroïne japonaise, même si elle a les atours
d'une autrichienne du 19e, sait l'importance du sentiment d'appartenance,
du refuge qu'offre la famille improbable mais choisie qu'elle
s'est construite en y incluant certains de ses ennemis d'antan.
Ajoutez à cette petite perle un refus catégorique d'une quelconque
limite dans l'imagination, le bon gôut de s'enrichir de réflexions
profondes sur l'attitude de Japon dans la dernière guerre, et
un essai poétique sur l'amour sans âge...
Que
demander de plus ?
Benjamin
Thomas

2°)AVIS
Le choix
de Sophie.
Après
Princesse Mononoke et Le Voyage de Chihiro, Hayao Miyazaki
nous livre un nouveau chef-d'oeuvre avec son neuvième long-métrage
inspiré de l'oeuvre de la romancière anglaise Diana Wynne
Jones, Le Château de Hurle. Loin de l'angélisme ou de la mièvrerie
qui, longtemps, dicta sa loi dans le domaine de l'animation,
les films du cinéaste japonais n'esquivent pas le difficile
apprentissage d'une enfance confrontée à un environnement
hostile. Mais alors que la plupart de ses oeuvres relatent
le passage de l'enfance à l'adolescence, Le Château ambulant
évoque ce moment fragile et précieux où la vie d'une adolescente
bascule dans l'âge adulte à travers l'histoire extraordinaire,
au sens littéral du terme, de la jeune Sophie, âgée de 18
ans, qui va affronter l'adversité et découvrir les horreurs
de la guerre avant de goûter aux délices de l'amour.
Les prémices
de l'histoire nous montrent la jeune fille vivant et travaillant
dans une boutique de chapelier. Lors de l'une de ses rares
sorties en ville, elle rencontre Hauru, séduisant magicien
poursuivi par d'étranges créatures auxquelles il échappe en
volant au-dessus des toits, prenant par la main une Sophie
sous le charme qui a l'impression de vivre un "rêve". Dès
ces premières séquences, le film est à la fois enraciné dans
un quotidien précis et s'échappe dans un merveilleux enchanteur
et inquiétant. Cette collision entre un dessin pointilliste
ancré dans une réalité et l'échappée belle dans l'imaginaire
à travers des créatures bienveillantes ou malfaisantes va
se poursuivre tout au long du récit même si ce dernier abandonnera
en cours de route toute rationalité (plus le film chemine,
plus il s'affranchit des codes narratifs).
Subitement
métamorphosée en vieille femme de 90 ans par un maléfice de
la sorcière des landes, Sophie doit s'enfuir de la maison
familiale et braver l'hostilité du monde. Cependant, grâce
aux bons soins d'un épouvantail, elle trouve refuge dans le
château ambulant de Hauru et s'y fait engager comme femme
de ménage en attendant de pouvoir briser le sortilège. Là,
elle trouve une nouvelle famille composée de Marko, jeune
orphelin disciple du magicien, et le récalcitrant Calcifer,
hilarant démon du feu victime lui aussi d'un sort ("L'avantage
de vieillir, c'est de ne plus s'étonner de rien" dit-elle
à son sujet). Là, elle découvre de nouveaux horizons (une
porte magique du château lui donne accès à des lieux différents),
un ailleurs plein de promesses, un autre monde où la logique
n'a pas sa place même si l'ancestral combat contre les forces
maléfiques n'a rien perdu de sa puissance. Car les échos de
la guerre se font de plus en plus assourdissants (l'exode
jette sur les routes les habitants du royaume) et Hauru livre
une bataille sans merci contre les hommes-caoutchouc, ces
"humains qui ont oublié le goût des larmes".
Au milieu
d'un monde au bord du gouffre, Sophie doit apprendre à s'affranchir
de ses peurs, se libérer du cocon protecteur que forme le
château ambulant (à la fin réduit à sa plus simple expression
: un plancher et deux jambes mécaniques !), défendre sa nouvelle
famille et sauver son amour de ses ennemis. Un défi herculéen
dont s'acquittera avec bonheur une Sophie désormais entrée
dans l'âge adulte, épilogue réconciliateur d'un film somptueux.
Une authentique
splendeur visuelle, au rythme trépidant mais truffée d'incises
poétiques, qui nous laisse admiratif devant l'inépuisable
génie créatif de son auteur.
Patrick
Beaumont

Le
Quotidien du Cinéma
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