1°)AVIS
La promesse
et Rosetta, deux films qui en quelques années ont fait sortir
de l'ombre un duo de frères belges, nouveau espoir d'un cinéma
moribond. Simple, touchant et dur à la fois, le cinéma des frères
Dardenne pioche dans une réalité souvent sordide des petits éclats
de chaleur et d'humanité. A la foi document et cinéma, chacun
de leurs films va chercher dans la boue d'une société égoïste
une peu de cet or qui continue de lier entre eux ses acteurs.
Olivier est formateur dans un centre de réinsertion pour jeunes
délinquants. Son domaine, c'est la menuiserie, les bois n'ont
aucun secret pour lui et ses nombreux outils sont autant d'amis
fidèles. Son dos fragile l'oblige à porter une ceinture spéciale
et à faire des exercices quotidiens. Le drame de sa vie a eu lieu
quelques années plus tôt : son fils a été tué par un petit voyou.
Ce jour-là, alors qu'il s'apprête à travailler dans son atelier
avec ses apprentis, Olivier découvre que le meurtrier de son fils
vient d'arriver dans son centre. Après quelques jours, Olivier
apprenant ses déboires en atelier métallurgie, décide de le prendre
dans son atelier.
C'est un film
à l'image des personnages qu'il présente : brut, simple direct.
Formellement, le film plonge directement le spectateur au coeur
de l'histoire qu'il relate. La caméra des frères Dardenne colle
aux acteurs, toujours cadré très près de leur visages, de leurs
têtes, se risquant même à filmer les protagonistes de trois quart
arrière pendant la plupart du film. Ce parti pris, s'il intègre
directement les spectateurs à l'action participe aussi au malaise
qui entoure tout le début du film.
Les mots sont
rares comme souvent chez les deux frères (on se souvient de Rosetta
qui s'agitait de même beaucoup pour en dire peu), les gestes les
remplacent. Paroles corporelles volontaires ou non qui en disent
parfois beaucoup plus que quelques mots maladroits. Après tout,
Olivier est menuisier, il est naturel que son corps en dise davantage
que ses mots. Magnifique réflexion sur le pardon et la longue
route qui y mène, Le fils est également un film d'une pureté formelle
rare. Bien entendu, Olivier Gourmet mérite largement son prix
d'interprétation cannois. Dense et très touchant, il compose un
menuisier très humain, dans ses faiblesses comme dans ses convictions.
Un cinéma
aussi dépouillé, dé-nudé de son côté factice et superficiel rend
aux personnages leur caractère premier et primordial. Le cadre
n'explore jamais le paysage au-delà des visages des protagonistes
principaux, fouillant et creusant les visages pour montrer le
non-dit, cherchant dans les yeux les mots qui ne seront pas prononcés.
Histoire dense, Le fils est également un beau récit en même temps
qu'une leçon de cinéma.
Guillaume
Branquart

2°)AVIS
La
grande illusion...
Rosetta
montrait comment la recherche d'un emploi entraînait un processus
de déshumanisation. Rosetta était une guerrière prête à tuer pour
obtenir un travail. Le fils suit le chemin inverse, celui de l'humanisation.
Comme Rosetta, Olivier, formateur en menuiserie, est une machine
dont les journées sont rythmées par la répétition des mêmes gestes.
De nouveau, les Dardenne présentent un personnage de survivant,
traumatisé par la mort de son fils, à partir duquel ils vont s'évertuer
à chercher l'humain, le geste inattendu et surtout inexplicable.
Les personnages des frères Dardenne sont des corps en mouvement
qui ne s'arrêtent jamais comme si pour eux, s'arrêter signifiait
réfléchir ou mourir. On aimerait bien qu'Olivier réfléchisse un
peu à l'acte qu'il est en train de commettre. Répondant à son
ex-femme, il dira simplement " je ne sais pas pourquoi je fais
ça... ". Cette machine humaine si bien rodée est bousculée le
jour où apparaît dans son atelier un jeune homme qui n'est autre
que l'assassin de son fils. Il le guette, le suit jusque chez
lui, le regarde travailler, l'observe. Les Dardenne savent créer
un climat angoissant comme dans Rosetta. Que va faire Olivier,
quand va-t-il lui avouer qu'il est le père du jeune garçon que
Francis a tué?
A
partir d'un récit minimaliste, ils usent une nouvelle fois du
cinéma-vérité et nous plongent dans le quotidien d'un atelier
de menuiserie. Olivier va former l'assassin de son fils dans le
silence avant de lui avouer sa véritable identité. Et c'est tout.
Dire que l'on ne retrouve pas la force et l'émotion qui émanaient
de La promesse et de Rosetta est peu dire. Le fils, pourtant terriblement
incarné par un magnifique Olivier Gourmet, n'émeut jamais, pire
encore, il indiffère et ennuie. Les Dardenne utilise de nouveau
le filmage de Rosetta: une caméra au plus près des visages (de
la nuque surtout...) qui suit le personnage principal dans ses
moindres déambulations. Alors qu'il y avait une totale cohérence
entre la forme et le fond dans Rosetta, on a sans cesse l'impression
que les cinéastes utilisent un système qui a fait recette (un
milieu social bien précis, un personnage aux agissements troubles,
un final d'un positivisme radical le tout filmé caméra à l'épaule...)
qui prive ce film d'une véritable sincérité et le rend moins bouleversant
que les deux autres.
Ce
qui gêne aussi est le côté démonstratif du Fils avec des scènes
lourdes de sens comme celle où Olivier parvient en un coup d'oeil
à donner la distance exacte qui le sépare du jeune Francis, ce
dernier constatant l'exactitude du chiffre après vérification.
La distance entre ces deux êtres, leur possible rapprochement...voilà
bien ce qui intéressent les frères Dardenne. Mais si on veut bien
admettre qu'un père puisse pardonner à cet enfant assassin, le
dernier plan qui les montre travaillant ensemble est d'un humanisme
que je qualifierai volontiers de douteux. Il faut vraiment avoir
une foi inébranlable et croire en la nature humaine pour admettre
cette situation complètement inexplicable et d'ailleurs inexpliquée.
Les Dardenne ne cherchent pas à comprendre, ils veulent seulement
montrer de quoi est capable l'être humain. L'entreprise est louable,
certes, et même courageuse. Mais l'essentiel de ce face-à-face
quasi silencieux se résume au travail dans l'atelier de menuiserie,
rapprochant le film plus que jamais du documentaire. Il y a une
vérité, une authenticité qui émanent de ces longues séquences
mais on se dit que le vrai sujet du Fils n'est pas traité et que
le film s'achève au moment où notre intérêt grandit, au moment
même où l'histoire devrait démarrer et nous captiver.
Sur
le thème de la rédemption et du pardon, on a vu plus nuancé et
plus explicite. Redécouvrez par exemple le mésestimé deuxième
film de Sean Penn, Crossing guard, autrement plus efficace et
émouvant.
Christophe
Roussel
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