21 novembre 2018
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Lemming : Un autre ami qui vous veut du bien.

Le fantastique cherche à maintenir une hésitation du lecteur entre deux types d'explications, naturelle ou surnaturelle, des événements racontés. C'est la définition du fantastique de Tzvedan Todorov. Et Dominique Moll a bien retenu la leçon. Au point de la pratiquer à deux reprises. Harry, un ami qui vous veut du bien montrait la normalité d'un couple volait en éclat aux contacts d'un trouble-fête, le mémorable Sergi Lopez. Ici, c'est André Dussollier qui empêche Charlotte Gainsbourg et Laurent Lucas de tourner en rond.

Laurent Lucas est Alain Getty, un ingénieur brillant marié à Bénédicte. Le soir où son patron (André Dussolier) vient dîner en compagnie de sa femme (Charlotte Rampling), il trouve un rongeur mort dans le tuyau de l'évier. Ce rongeur, c'est un lemming, espèce vivant essentiellement en Scandinavie. C'est le premier signe d'une longue série d'événements tous plus étranges les uns que les autres.

Que le sujet soit le même qu'Harry n'est pas un problème en soi. Au contraire, cela prouve que Dominik Moll est de ces réalisateurs qui possèdent leur atmosphère. Le plus gênant, c'est la trop forte présence de l'irrationnel qui pousse Lemming toujours plus loin. Au risque que les dernières minutes ne parviennent plus à tout expliquer. La fragile balance entre réalisme et surnaturel nécessaire au fantastique ploie sous le poids de l'incompréhensible. Le spectateur s'enfonce dans un galimatias d'étrangetés voire d'incohérences. Soit. Mais, il faut donner des repères au spectateur pour ne pas (définitivement) le perdre. Un thriller mène à la révélation d'un secret. Mais l'on se demande bien ce que Dominik Moll compte résoudre dans son film.

Reste que Lemming fourmille d'idées et que le voyage de Laurent Lucas jusqu'au bout de la nuit ouvre la porte à de multiples interrogations. Le réalisateur renverse la classique problématique du cinéma : ce qui est inquiétant, c'est ce qui est extraordinaire. Non, c'est la normalité, le banal qui, poussé à l'extrême, inquiète. Les couleurs éclatantes et la luminosité noyant la maison des Getty font ressortir toute la tension prête à exploser. Dans une société obsédée par le contrôle de tout, Dominik Moll excelle à montrer que la violence est tapie dans les gestes de tous et surtout des plus « normaux ».

Dans Lemming, les silences sont presque plus importants que les dialogues. Sur des non-dits et des incompréhensions, par des jeux de miroirs et d'ombres, le spectateur se laisse envahir par cette trompeuse langueur. Mais passé le premier, et seul choc du film, le spectateur s'ennuie et cherche à se repérer dans la tuyauterie du film bouchée non pas par un lemming mais par un souci de faire du Harry, un ami qui vous veut du bien.

Alors oui, Lemming ressemble trait pour trait à son prédécesseur. Mais manque le grain de folie Sergi Lopez pour remuer la fourmilière. Sur le plan technique, la copie est parfaite. Dominik Moll sait se servir d'une caméra et cela se voit. D'Hitchcock, le réalisateur utilise les principales ficelles – un anonyme lancé dans une machinerie infernale, une femme symbole du danger- et se permet de petites touches de parodies –surimpressions de lemmings sur le visage d'un personnage, long zoom sur le regard, etc. Et passant par Hitchcock, Dominik Moll parvient à tisser une atmosphère proche de celles de David Lynch. La bande-son est dans la droite lignée des musiques d'Angelo Badalamenti et les cadres posés au millimètre près renvoient directement à des films tels que Mulholland Drive ou Blue Velvet.

Alors Lemming une simple copie des œuvres d'autres cinéastes ? Pas sûr tant d'autres références viennent à l'esprit. La séquence d'ouverture de Shining –lents plans aériens suivant la voiture de Jack Torrance au milieu des montagnes boisées- est reprise chez Dominik Moll. Pour créer le même effet. Lemming, à défaut de nous avoir révélé les solutions du film, nous apprend qu'il faudra compter sur Dominik Moll à l'avenir. Dans cette optique, il faudra retrouver le numéro de Sergi Lopez. Histoire de voir s'il serait disponible pour le prochain film.
Auteur :Matthieu Deprieck
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