19 novembre 2018
Critiques

Les Bonnes Manières : Une recette magique

Concocté dans la marmite de Juliana Rojas et de Marco Dutra, "Les Bonnes Manières", sous ses airs de conte de fées, est une recette magique mélangeant moults genres. Au menu, du fantastique horrifique assaisonné au pamphlet social, romance et érotisme en garniture avec un zeste de comédie musicale ! A dévorer au crépuscule sur la toile, mais pas les soirs de pleine lune…

Il était une fois à São Paulo, une jeune femme de couleur nommée Clara qui vivait chichement dans l'une des favelas de la ville. Engagée comme nourrice auprès d'Ana, une bourgeoise enceinte et célibataire, Clara décèle aussitôt un comportement étrange chez sa nouvelle patronne. Accro à la viande crue, Ana est aussi atteinte de crises de somnambulisme aigües où elle semble possédée par une mystérieuse force démoniaque…

Inspiré du cinéma de Jacques Tourneur, Charles Laughton, David Cronenberg ou encore James Whale puis des anciennes réalisations de Walt Disney, le film fait également référence aux œuvres de Charles Perrault, au personnage fictif de Frankenstein jusqu'aux cas du docteur Jekyll et M. Hyde. Vous l'aurez compris, "Les Bonnes Manières" s'impose avec des influences gargantuesques d'autant qu'il s'appuie aussi sur la tradition orale et le folklore brésilien. 

Le côté esthétique n'est pas en reste avec une superbe mise en scène ancrée entre le style hollywoodien des années 1940 et les illustrations de Mary Blair. Le matte painting c'est-à-dire l'utilisation de faux fonds comme chez Hitchcock ou Mary Poppins, nourrit une vision fantasmée de São Paulo et crée une atmosphère digne des contes de fées. Les enluminures présentées au début du film et une séquence entièrement réalisée à partir de dessins ne font que renforcer ce graphisme onirique partagé entre rêve, cauchemar et réalité. Autrement dit : Les Bonnes Manières vous offrira une expérience visuelle à la fois envoûtante et enrichissante !  

Sur fond de fantasmagorie, Juliana Rojas et Marco Dutra s'attaquent à plusieurs problématiques sociales de leur pays et présentent un sous-texte politique. Le film fait écho au contexte politique et social du Brésil : avec l'assassinat de Marielle Franco, une militante féministe, noire et homosexuelle issue des favelas qui s'apparente étrangement à Clara interprétée magistralement par Isabel Zuaa. Il fait aussi référence aux milices urbaines et aux quartiers pauvres de São Paulo avec un contraste saisissant entre l'univers d'Ana, fleuri de buildings et celui de Clara qui habite dans les favelas. Leurs personnages prennent le contre-pied d'une société de laquelle ils sont les parias et évoluent en faisant tomber toutes les barrières sociales et tous les tabous. La lutte des classes et la place réservée aux femmes dans la société brésilienne sont au cœur de l'intrigue. L'originalité du film se saisit dans le nœud de l'intrigue, qui ne sera pas évoqué pour raison de spoil où la dualité oppose les bonnes manières qu'un individu adopte en société, face à ses instincts les plus bestiales. Entre comportement correct et incorrect, rationalité humaine et désir du corps, attendez-vous à domestiquer les instincts les plus sombres !

"Les Bonnes Manières", loin d'être simplement beau visuellement parlant, est un film engagé avec un œil satyrique ouvert sur le monde. Le réalisme nourrit le merveilleux dans un conte urbain poétique, sauvage et inattendu. Régalez-vous dans les salles obscures et laissez-vous tenter par "Les Bonnes Manières" ! 
Auteur :Pauline Clément
Tous nos contenus sur "Les Bonnes Manières" Toutes les critiques de "Pauline Clément"