16 décembre 2018
Critiques

Les Chevaliers Blancs : Pari gagné !

Les faits-divers ayant défrayé la chronique étant devenus depuis peu une spécialité de la fiction française lyophilisée, on appréhendait la sortie de ces "Chevaliers Blancs" avec une pointe de suspicion. Surtout sur une affaire qui cristallise autant la résistance au temps d'une françafrique qui se pare désormais d'un humanisme bon teint en guise d'alibi aux relents colonialistes qu'elle continue d'exhaler, et qui prête donc forcément le flanc aux jugements moraux et politiques sans appel de ses contemporains. Souvenez-vous : l'arrestation au Tchad, en 2007, des membres d'une opération humanitaire sur le point d'embarquer 103 enfants déguisés en blessés de guerre pour les faire adopter par les riches français qui ont mis la main au portefeuille pour que l'opération se fasse.

Le film de Joachim Lafosse reprend peu ou prou la trame du scandale ayant révélé en son temps le sentiment d'impunité qui semblait animer la mascarade politico-humanitaire à l'œuvre, en prenant soin de changer les noms et de gommer tous les dénominateurs factuels du drame. Comme si Lafosse désirait assécher au maximum son film de tout dénominateur factuel de la réalité pour ne conserver que la portée allégorique de son histoire.

Or, c'est bel et bien cette volonté d'épurer au maximum son récit de toutes digressions et autres tentatives psychologisantes qui permet aux "Chevaliers Blancs" de remporter haut la main son pari pourtant casse-gueule. Démarrant sur l'atterrissage de ses humanitaires aux idées plus simplistes que simples pour se conclure sur le tarmac d'une piste de décollage improvisée, théâtre de l'échec de sa mission, "Les Chevaliers Blancs" fige ses protagonistes dans le mouvement permanent de sa narration. Comme si en définitif l'illusion de l'action leur conférait la contenance intellectuelle dont ils étaient dépourvus, les personnages ne prenant jamais finalement le temps de l'introspection où de la réflexion, si ce n'est pour s'enfoncer toujours plus dans les sables mouvants d'une situation qui leur échappe totalement. Ce faisant, c'est bien le mouvement, concept cinématographique si l'en est, qui révèle progressivement l'incurie de leurs protagonistes à mesure qu'ils se confrontent à une réalité chaotique qui ne saurait être encadrées par leur naïveté presque autiste. "Les Chevaliers Blancs" incarne ainsi dans sa chair même cette image de ces belles âmes confondant action et réflexion, s'entêtant quoiqu'il en coûte dans leur névrose compassionnelle.

Revendiquant un classicisme dans sa fabrication qui renvoie au sens originel du concept (soit filmer un système pour ne pas imposer un point de vue, laisser parler ses images plutôt que de laisser parler ses personnages), le film confronte ainsi la fausse neutralité de son regard (que d'aucuns seront tentés d'assimiler au documentaire) avec la subtilité de cadres qui en disent plus que bien des discours sur un sujet complexe. Ainsi, Lafosse édifie discrètement mais sûrement le mur de représentations dans lequel les personnages forgent leur vision du monde binaire, réussissant à provoquer l'empathie du spectateur pour leur sincérité désarmante. Seul moment où le réalisateur accule ses protagonistes à la justification : lorsque la journaliste les accompagnant, qui éprouvait tant de difficultés à nourrir son reportage, réussit à leur arracher une confession de groupe en pleine réunion face à sa caméra. Saisis dans un plan large unique au sien duquel ils tentent benoitement de s'expliquer, c'est toute l'incurie de l'entreprise qui éclate lorsque ceux qui la porte sont en fin contraints à l'immobilité. Une bêtise de groupe qui annonce son échec avant même que la messe ne soit dite par les événements.
Auteur :Guillaume Meral
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