16 janvier 2019
Critiques En Une

Les Fauves : Un rendez-vous raté avec la peur

Critique du film Les Fauves

par Boris Szames

Critiquer un film, qu’elle qu’en soit sa facture, ça n’est rien d’autre que rassembler les pièces d’un autoportrait disséminées sur quelques quatre-vingt-dix minutes. Comment ne pas alors céder à la tentation du commentaire ad hominem ? Ce cas de conscience taraude l’auteur de ces lignes au terme du visionnage des Fauves, deuxième long-métrage de Vincent Mariette.

On ne saurait pour l’heure distinguer l’audace de l’effronterie dans l’ambition artistique qui habite le jeune réalisateur. Admettons-le : il faut un certain culot pour marcher effrontément sur les plates-bandes de ses (grands)-pairs sans avoir l’air même d’y toucher. Le film renvoi en effet directement par son titre à l’univers fantastique de Jacques Tourneur.

Mieux " Les Fauves", c’est une Féline qui ne dit pas son nom. Son réalisateur, lui, évoque à peine l’influence du remake de Paul Schrader sur son film. Difficile d’avaler une telle couleuvre quand l’emprunt outrepasse les limites de la citation ou inversement. Vincent Mariette pioche allègrement dans le répertoire du fantastique tourneurien : un phénomène menaçant (des disparitions mystérieuses), la rumeur (une panthère qui rôde), la piscine…

Pas question pour autant de faire « avec les moyens du bord ». Mariette n’est pas un artisan magicien de l’image employé par un studio de seconde zone (la RKO), réputé pour ses productions low-cost. Point de génie de côté-là.

Le réalisateur évacue très vite la dimension fantastique pour se concentrer sur la relation grossièrement érotique entre le personnage principal, Laura, une adolescente de 17 ans, et Paul, un écrivain en panne d’inspiration. Laurent Laffite incarne cet auteur peu crédible dans son accoutrement plus proche de Francis Lalanne que de Stephen King dont il devrait s’inspirer. Comment peut-il alors exercer une fascination qui se veut ambiguë sur une jeune fille, interprétée quant à elle par la terne Lily-Rose Depp ?

Vincent Mariette noie ce poisson déjà atrophié en tissant de façon très artificielle une ligne dramatique d’inspiration policière. Tout part du constat somme toute assez banal qu’aucun événement important n’advient pendant les grandes vacances. Les médias en profitent pour stimuler l’excitation du public en lui servant des histoires abracadabrantesques. La méthode a déjà été éprouvée brillamment par Fritz Lang, habitué à puiser l’inspiration dans la rubrique « faits divers » des journaux.

Mariette, lui, fait disparaître dans son chapeau magique l’un des prétendants de l’affriolante Laura. Il abat ensuite une seconde carte avec l’intervention de l’inspectrice Camus, archétype de la policière qui a roulé sa bosse. Une bosse ? Non, plutôt une étrange cicatrice qui court le long de sa joue jusque sous l’œil. Le scénario fait un temps planer le mystère sur les motivations de son personnage. Retrouver un criminel ? Voir la panthère ? Expliquer la disparition mystérieuse de son mari ? Rien de tout ça ne retient le spectateur en haleine.

Fort heureusement, Vincent Mariette a plus d’un tour dans son sac. Cet arc narratif ne sert que de canevas pour filmer les émois adolescents pleins de langueur et de sensualité comme il se doit. Indolence, spleen et lumières crépusculaires rappellent les premières heures du cinéma de Sofia Coppola, notamment dans "Virgin Suicides".

laurent-lafitte-les-fauves
Laurent Lafitte


L’une des rares réussites du film consiste ici à nous faire retrouver les sensations de ces étés sans fin passés dans un camping loin des parents. Le réalisateur use pour cela d’un subterfuge synesthésique rendu possible par le médium cinématographique.

Le recours à une caméra au poing fait exploser les émotions à fleur de peau par son instabilité même. La photographie assurée par George Lechaptois ("Carnivores" des frères Renier, "Planétarium" de Rebecca Zlotowski) s’inspire très largement du travail de son confrère David L. Quaid pour "The Swimmer" réalisé par Frank Perry. Le chef opérateur use d’une palette de couleurs relativement saturées pour filmer une Lily-Rose Depp sublimée en fleur du mal sous un ciel écarlate menaçant.

La scène se passe justement la nuit, au bord d’une piscine où l’adolescente se retrouve seule face à l’apparition furtive de la bête. Horreur et fantastique culminent dans cette nature morte au son d’une bande-originale discordante façon Johnny Greenwood signée, elle, par deux musiciens russes, Evgueni et Sacha Galperine.

"Les Fauves" reprend donc un temps du poil de la bête en s’égarant paradoxalement sur les sentiers battus du thriller teen d’inspiration très eighties. Ici et là on peut s’amuser à glaner les influences des Outsiders de Coppola, ou encore des productions horrifiques d’une New Line Cinema naissante sous l’égide de Bob Shaye ("Dément" de Jack Sholder, "Les Griffes de la Nuit" de Wes Craven). Seul hic : l’argument se révèle plus formaliste qu’autre chose et ne tient donc pas la route bien longtemps. Point de boogey-man en Dordogne.

Que reste-t-il alors ? Une première lecture littérale du film nous montre des personnages errants, en quête d’un auteur dans un geste qui se voudrait pirandellien. Si richesse il y a, c’est bien dans le sous-texte du scénario qu’elle reste injustement tapie au creux d’un scénario bâclé.

Figurez-vous un vieux mineur du Klondike en possession d’une pépite qu’il rejette dans les eaux de la rivière, tant par ignorance que par paresse de la polir. Il en va de même pour Vincent Mariette qui se fiche ostensiblement d’extraire la substantifique moelle de son sujet. Il ne suffit pourtant que de rompre un os du squelette scénaristique pour en extirper son ADN.

"Les Fauves" nous montre des protagonistes qui aspirent à vivre quelque chose de romanesque, chacun à leur façon. Les plus jeunes s’adonnent aux jeux de l’amour et du hasard dans un va-et-vient de regards tous orientés vers un hors-champ hanté par un animal mythique.

De son côté, un auteur dénué d’inspiration profite de la rumeur qui court pour tirer les ficelles de ce petit théâtre de marionnettes. Son arme ? Un gant surmonté de griffes acérées, imitant la trace de l’animal dont l’existence reste incertaine.

Paul sème ainsi le doute dans un monde qui pêche par excès de transparence. La joie sadique qu’il prend à le faire basculer dans l’obscurité finit par se heurter très vite à un réel qui lui résiste. Ce revirement très lacanien empêche tout retour à l’âge du mythe, c’est-à-dire à celui de la parole non-rationnelle devenant ainsi légende.

lili-rose-depp-les-fauves
Lily-Rose Depp et Aloïse Sauvage


Vincent Mariette ne trompe pas son monde bien longtemps avec sa triste mascarade qui se veut récit initiatique. Apprentissage il n’y a point dans ce deuxième long-métrage. Au lieu de cela, le réalisateur expérimente à son insu les limites d’un genre déjà entraperçues il y a plus de quarante ans par l’essayiste Tzvetan Todorov dans son Introduction à la littérature fantastique.

"Les Fauves" délaisse son spectateur dans l’incertitude du réel qu’il explore, sans jamais susciter une véritable hésitation sur les événements entraperçus (ou pas) quatre-vingt minutes durant. Tout ne tient qu’à un fil autour aussi bien pour Laura que Paul et les autres. En d’autres termes, Vincent Mariette ne clôture tout simplement pas son récit.

Rien d’étonnant à cela quand on connaît sa fascination pour les résolutions tristement banales des romans de Laura Kasischke (Rêves de garçons). Son récit de Fauves, ça n’est peut-être rien d’autre que celle d’une adolescente qui tourne en rond avec sa cousine et s’invente des histoires pour pimenter son quotidien.

Le cinéaste se satisfait de rester à la lisière du fantastique pour détourner son regard sur sa jeune vedette, Lily-Rose Depp, transfuge du mannequinat descendu de son podium pour embrasser les plateaux de tournage. Il pourrait y avoir quelque chose d’érotiquement morbide à détailler son teint diaphane et son front bombé à la manière d’une toute jeune Christina Ricci période famille Addams.

Malheureusement sa beauté aussi froide qu’impavide ne parvient pas à nous convaincre parmi un casting adolescent très maladroitement dirigé. Au mieux la direction d’acteur évoque-t-elle celle d’un film d’école quand elle ne se rapproche pas d’un épisode de "Plus belle la vie" !

Affirmons-le : maniérisme mis à part, "Les Fauves" reste un film aussi bien foutraque qu’immature. Certes, il ne suffit pas de lorgner du côté de Georges Franju pour louvoyer dans un genre encore trop inexploré en France. Vincent Mariette ambitionne pourtant de laisser une trace avec son œuvre trop avare et égocentrée par bien des aspects. Au final, que retenir de ce deuxième long-métrage ? Rien d’autre qu’un rendez-vous raté avec la peur.

Tous nos contenus sur "Les Fauves"
Toutes les critiques de "Boris Szames"

ça peut vous interesser

Rencontre virtuelle entre François Civil et Juliette Binoche

Rédaction

L’heure de la sortie : Et non de la retenue

Rédaction

L’Homme fidèle : L’homme à femmes fidèle à une seule

Rédaction