17 décembre 2018
Critiques

Les Frères Sisters : Contestation d’héritage

Avant même de rentrer dans le vif du sujet, il convient de dissiper un malentendu persistant sur l'œuvre de Jacques Audiard : l'homme n'est pas un cinéaste de genre. Certes, le choix de ses sujets, le traitement frontal de ses univers, sa prédilection pour des figures masculines archétypales ont parfois pu laisser croire le contraire. D'autant plus à l'aune d'une production nationale désespérément en manque de têtes de gondoles, qui eut tôt fait de l'adouber comme la démonstration vigoureuse de la possibilité d'un cinéma populaire exigeant et accessible.

Pourtant, et ce n'est pas son dernier né qui nous contredira, Audiard n'a jamais cesser d'œuvrer à rebours des genres qu'il abordait. De fait, ses récits progressent en permanence sur le lit de la déconstruction des codes qui les précèdent. Non pas pour assouvir une quelconque profession de foi metatextuelle, mais pour tracer l'horizon d'émancipation des personnages d'une violence atavique. De Vincent Cassel dans "Sur mes lèvres" à Mathias Schoenaerts dans "De Rouille et d'os", les héros" Audiard luttent constamment contre leurs prédispositions dans un domaine donné, héritées de leur environnement familial ou culturel.

C'est également le cas pour "Les frères Sisters", première incursion américaine pour le réalisateur, qui plus est sur le pré-carré par excellence de la mythologie U.S : le western. Le cinéaste et son coscénariste Thomas Bidegain y narrent la trajectoire de deux frères, tueurs redoutés mandatés pour extirper une formule secrète d'un inventeur utopiste qui a retourné le détective chargé de retrouver sa trace. Forcément, n'attendez pas du réalisateur qu'il raconte son histoire par le prisme élégiaque du cinéphile en pèlerinage sur le berceau de son imaginaire.

Plus encore que les précédents films d'Audiard, "Les frères Sisters" est un film qui se conçoit en confrontation avec l'univers codifié dans lequel il évolue. Audiard expose les états d'âmes de ses personnages par le dialogue, esquivant ainsi consciemment les figures imposées du genre de leurs vertus cathartiques et allégoriques. L'entreprise aurait pu s'avérer pontifiante si elle ne découlait pas des personnages eux-mêmes, dont les besoins président à une écriture ciselée et organique.

Pas du genre à donner l'impression d'organiser la démystification de son univers dans le dos des individus qui y évoluent, le cinéaste érige leur crise existentielle en boussole d'un récit avant tout attaché à la justesse de leurs interactions. Chez Audiard, la démarche ne rend que très peu de comptes aux figures de styles dont ils sont tributaires, évitant ainsi aux questionnements des protagonistes de se muer  en mise en abyme du genre concerné  (au contraire de ce que peut faire un Joe Carnahan par exemple). Ce qui constitue la force, mais aussi la limite de sa démarche.   

Un constat qui se vérifie une nouvelle fois dans "Les frères Sisters". Dans un premier temps, le parti-pris se révèle d'autant plus payant qu'il restitue son âpreté à un univers échappant à sa vitrine muséale pour épouser le propos du réalisateur. Faux western mais vrai road-movie, le film sort progressivement ses protagonistes des horizons associés au genre pour les faire arpenter des espaces inédits, comme s'il fallait illustrer leurs envies d'ailleurs au propre comme au figuré. Sans surprise mais avec la manière, la rencontre entre les talents de directeurs d'acteurs du cinéaste avec la crème actuelle des comédiens U.S produit les étincelles que l'on pouvait en attendre. Particulièrement au cours de ces moments creux ou la collaboration crée des interstices salutaires au récit, autant d'instants d'abandons qui profitent particulièrement à Joaquin Phoenix et John C. Reilly.

Ainsi c'est lorsqu'il illustre la dialectique conflictuelle entre les personnages et leur condition que "Les frères Sisters" brille de tout son écrin. Car, comme souvent chez Audiard, les troisièmes actes sont sinon meurtriers, au moins révélateurs des limites du réalisateur lorsqu'il s'agit d'embrasser des codes qu'il regardait jusqu'à présent de côté. On n'échappe jamais totalement aux figures auxquelles on essaie d'échapper, à l'instar de ses héros rattrapés par les démons dont ils désirent se dissocier.

En l'occurrence, au-delà de gunfights laissant à désirer lorsqu'ils ne sont pas soutenus par une idée de mise en scène forte leur permettant d'esquiver leur exécution, "Les frères Sisters" peine à rebondir sur le climax ponctuant ses trois premières bobines. Comme si Audiard abandonnait la logique organique qui structurait jusqu'alors rebondir sur un code d'un autre genre : le sien. La sensation de précipitations des événements s'ajoute ainsi à l'approximation qui se dégage de l'évolution soudaine du rapport entre les deux frères.

Jusqu'alors parfaitement équilibré, "Les frères Sisters" chevauche à bride abattue jusqu'à une conclusion presque péremptoire au regard de ce qui a précédé, mettant le spectateur devant le fait accompli après l'avoir invité à son périple. Les codes ne sont jamais aussi arbitraires que lorsqu'on en est l'instigateur.
Auteur :Guillaume Meral
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