10 décembre 2018
Critiques

Les Frères Sisters : Man vs. Wild Wild West

Peut-être est-ce parce qu'il a pour le moment arrêté les clowneries masochistes en esquivant "Les Déguns" et "J'Ai Perdu Albert" mais si vous voulez l'avis de l'auteur de ces lignes, septembre 2018, c'est de la bonne came. "Invasion" ? Pas mal. "Première Année" ? Jackpot ! Et la série magique n'allait certainement pas s'arrêter avec le film du jour. Entre un réalisateur constituant le premier argument de vente de tout ce qu'il filme, un genre si puissant qu'il titille inévitablement les gonades de toutes celles et de tous ceux qui prétendent aimer le cinéma, une bande-annonce qui a fait des salles obscures sa résidence d'été en laissant sur son passage des rétines marquées au fer blanc par des plans à s'en décrocher la mâchoire et une distribution trop talentueuse pour être légale, "Les Frères Sisters" n'a pas eu besoin de trop batailler pour s'imposer comme le gros morceau de la rentrée. Est-ce que le résultat final est à la hauteur des promesses ?

Hé ben ouais, Thomas Lilti a frappé tellement fort la semaine dernière qu'on se demande si on a bien ramassé toutes nos dents après visionnage mais Jacques Audiard se défend suffisamment bien pour justifier l'engouement de la presse autour de son nouveau-né. Sidérant dès son premier plan où la campagne baigne dans des ténèbres qui ne seront illuminées que par les coups de feu échangés entre les Sisters et les geôliers du gibier de potence qu'ils ont pour ordre d'abattre, "Les Frères Sisters" ne retrouvera pourtant jamais la puissance cinématographique de cette ouverture mais celle-ci est l'amorce de la réflexion qui lui servira de colonne vertébrale. Ces premiers tirs sont la synecdoque de personnages définis par une violence qu'ils admettent comme atavique – ce qui sera explicité à peine quelques scènes plus tard par une exposition un peu lourde – et que chacun des deux frères gèrera différemment, Eli voulant s'en extirper et Charlie s'y complaisant. Lier ces frères par un tel nom de famille peut ressembler à une faiblesse d'écriture mais elle ne fait que renforcer des liens du sang qui, comme cette violence qui se transmet de père en fils, les emprisonnent plus qu'ils ne les soudent. Un cauchemar évoquant le Saturne Dévorant Un De Ses Fils de Francisco de Goya transcendera ces histoires de famille pour les porter à un rang mythologique.

Ne nous attardons pas sur le cadet, Joaquin Phoenix étant encore une fois à la hauteur dans un rôle turbulent, mais qui pourrait donc lasser, même si son personnage finit au bout d'un moment par évoluer, mais parlons plutôt de l'aîné que John C. Reilly nourrit de la dichotomie entre ses airs bonhommes et sa bonne gueule un peu brute qui n'est pas sans rappeler celle de Colm Meaney. Pas si éloigné qu'on pourrait le croire de Ralph-la-Casse en tant que méchant qui voudrait être un gentil, Eli Sisters se dit très tôt qu'il y a peut-être autre chose à faire dans la vie qu'un travail dont la finalité serait une tête à couper au Colt 1851 Navy. Il sera le seul à considérer sa monture comme autre chose qu'un outil de travail dont la valeur se mesurerait à sa performance mais c'est plus tôt, lorsqu'il s'isole dans une chambre avec une prostituée non pas pour se vautrer dans le stupre comme les autres mais pour lui demander de jouer à celle qui lui remettrait affectueusement une étole, que le personnage s'accomplit dans sa dimension tragique. La comédie sonne faux au grand dam de notre malheureux héros, mais elle est inédite pour la fille de mauvaise vie et elle permet à Eli Sisters de s'incarner avec une évidence frappante comme un être déphasé par rapport à son époque.

Au-delà de ses deux personnages principaux, "Les Frères Sisters" est aussi le récit d'une Amérique – plus précisément sa côte Ouest puisque le long-métrage partage ses lieux d'action entre l'Oregon et la Californie – perdue, qui s'étire vers une modernité vue comme l'échappatoire à une violence désormais inscrite dans son ADN et qui craint donc en même temps une civilisation corrompue et hantée par les erreurs du passé. C'est le constat amer auquel aboutit en creux le personnage de Jake Gyllenhaal, un détective qui reporte dans son journal les observations sur la société dans laquelle il évolue, préfigurant le héros du roman noir et justifiant l'utilisation de la voix-off, et c'est aussi pourquoi la Nature est affirmée par la mise en scène comme un absolu. Faisant la part belle aux lumières intra diégétiques, la photographie de Benoît Debie s'allie aux cadrages de Jacques Audiard pour tirer de tout ce qui compose l'environnement naturel des images qui mériteraient d'être exposées au palais des Beaux-Arts.

Aussi sensible que pessimiste, "Les Frères Sisters" s'achève avec un peu de douceur dans ce monde de brutes. Toutefois, cette conclusion s'accompagne d'une pointe de tristesse qu'il est impossible de balayer d'un revers de la main sur l'autel de la fin heureuse. Elle montre des personnages brisés qui n'ont pas réussi à évoluer, contraints par une époque qui ne sait elle-même plus à quel saint se vouer à retourner à leurs racines.
Auteur :Rayane Mezioud
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