16 décembre 2018
Critiques

Les Veuves : Cash Machine

Décidément, l’impénétrabilité des voies d’Hollywood ne cessera de nous surprendre ! C’est presque comme si elle s’était donnée pour mission d’adapter chaque propriété intellectuelle possible pour le grand écran. Dans l’espoir de capitaliser sur une éventuelle communauté d’amateurs et un nom familier pour rencontrer le succès. Même les bandes-dessinées, jeux vidéo, séries télévisées et livres méconnus peuvent y passer.

"Widows", mini-série anglaise du milieu des années 1980 en deux saisons pour douze épisodes au total, y a le droit cette année. Certes, elle a un certain prestige (elle a été nommée aux BAFTA TV Awards en 1984). Elle a eu une suite en six épisodes en 1995 (intitulée "She’s Out"). Elle a même été adaptée pour le marché nord-américain, en 2002. Toutefois, elle reste aujourd’hui un objet de niche. Elle ne semble avoir ni dépassé la barrière de la langue anglaise (pas de diffusion sur une chaîne francophone par exemple), ni la barrière du temps.   

Avec Steve McQueen à la réalisation et à l’écriture, Gillian Flynn en coscénariste, et une distribution artistique presque pléthorique (Viola Davis, Liam Neeson, Colin Farrell, Michelle Rodriguez, Robert Duvall, Jon Bernthal, Elizabeth Debicki, Carrie Coon, Jon Bernthal, Daniel Kaluuya), "Les Veuves" capitalise moins sur sa licence de base que sur le prestige de ceux qui y sont associés.

Vendu comme un thriller badass, mais un peu dramatique, "Les Veuves" pouvait nous offrir une revanche sur un "Ocean’s 8" fatigué en étant le vrai film de braqueuses de l’année. C’est nettement au-dessus. C’est même très bon pour la majeure partie des critiques. Toutefois, il lui manque pour nous le petit truc qui en ferait une vraie réussite.

Le long-métrage marque des points grâce à son audace de ne pas essayer à tout prix de satisfaire tous les codes du film de braquage. La constitution de l’équipe, la dynamique de groupe qui nous donnerait envie de faire partie de la bande, la préparation du casse et le coup en lui-même intéressent moins le réalisateur et sa coscénariste qu’une double dimension intime et sociopolitique.

"Les Veuves" fait la part belle au désarroi de femmes éprouvées tant par le deuil que par l’inextricable situation dans laquelle elles se retrouvent. La gestion de l’après, bien que l’avant ne soit pas toujours plus enviable, et de la solitude jouent un plus grand rôle dans leur quête d’émancipation que la réussite des objectifs de l’intrigue. Pourtant, le film ne brandit pas une posture féministe de façade comme gage de qualité automatique et incontestable. Il ne tombe pas non plus dans une idéologie patriarcale condescendante. La priorité est de créer de beaux personnages, point.

Le spleen anti-spectaculaire va de pair avec des éclats de cruauté aussi bien physiques que psychologiques servis par une mise en scène faisant la part belle à l’âpreté. Pour mieux ensuite restituer la souffrance de celles et ceux qui en sont victimes. La répudiation réciproque entre un fils et son semi-gâteux de père peut être une expérience aussi « dure » (ça reste un film tout public avec un simple avertissement) à laquelle assister qu’une mise à mort jouant astucieusement du hors-champ ou de l’illustration froide pour en décupler l’impact.

La photo sèche, mais à la colorimétrie discrètement travaillée, de Sean Bobbitt cadre avec des placements et des mouvements de caméra donnant à la fois dans la sobriété et dans l’audace sans jamais tomber dans la frime. Exemple le plus probant de cela : un dialogue en voiture avec une caméra embarquée sur la carrosserie plutôt que dans l’habitacle. Le choix crée une dichotomie entre le décor à l’image qui passe d’un quartier pauvre à un autre plus cossu et des personnages qui n’existent que sur le plan sonore, comme s’ils n’avaient pas vraiment de prise sur une réalité qu’ils auraient la volonté d’améliorer. C’est aussi peut-être le seul moment où on entendra parler une assistante de campagne au tempérament effacé et ce pour engueuler son chef.

Voilà beaucoup de bonnes raisons d’aimer "Les Veuves". Malheureusement, à trop vouloir brasser de thématiques, il nuit à sa consistance narrative et à sa finesse. Touchant quand il fait la part belle à ses braqueuses amatrices, il manie avec beaucoup moins d’adresse son contexte sociopolitique. Pourtant, les choses se présentent sous les meilleurs auspices puisque Gillian Flynn et Steve McQueen affirment d’entrée de jeu l’inscription de ce contexte dans le genre du film noir. En effet, Chicago est particulièrement propice à montrer la ville comme un terreau de corruption.

Avec nihilisme, il montre un personnage briguer la 18e circonscription municipale pour s’extirper de sa vie de voyou en étant mu non pas par un idéalisme et une volonté de servir la communauté mais parce qu’il jalouse la puissance et l’influence de ses rivaux politiques. Avec pessimisme, il expose des personnages poussés au crime par le système. La base est bonne. Cependant, "Les Veuves" n’en tire quasiment rien allant au-delà du poncif du « Tous pourris ! ».

Le sommet de la balourdise est atteint à l’occasion d’une scène de violences policières avec des affiches d’Obama en arrière-plan. Les liens entre sphère criminelle et sphère politique embrouillent inutilement le tout puisqu’on alterne difficilement entre les personnages. Par conséquent, nombreux sont ceux dont la beauté, atout maître du film, souffrira d’un développement insuffisamment épais et/ou d’une conclusion insatisfaisante.  

L’intention initiale est de faire du parcours éprouvant des veuves éponymes un sentier vers la libération même si leur salut sera teinté de chagrin. Or, seul le personnage de Viola Davis a le droit à un traitement absolument parfait de bout en bout. Celui de Michelle Rodriguez a le droit à de moins en moins d’attention même si son sentier prend fin sur un plan qui se départit intelligemment du contrechamp nécessaire pour fournir une réponse prémâchée au spectateur.

Autre braqueuse bien croquée par bouts, mais dont la globalité du traitement laisse un amer goût d’incomplétude, le personnage de Cynthia Erivo a le droit à plusieurs petits moments de grâce (la course pour le bus, les confrontations avec le personnage de Viola Davis, la boxe, le repérage…). Cela étant, difficile de se débarrasser du sentiment qu’elle reste une pièce rapportée.

Curieusement, la somme de belles parties ne donne pas un total qui nous comble. L’interprétation d’Elizabeth Debicki n’est absolument pas à remettre en cause. Toutefois, le besoin de faire partir ce deutéragoniste (le deutéragoniste est dans le théâtre grec antique un acteur jouant le deuxième rôle le plus important, après celui du protagoniste, n.d.l.r.).de tellement bas l’affaiblit tant elle ne parvient jamais à se départir de son côté chiffe molle et gourdasse des débuts.

C’est donc avec embarras que nous quittons "Les Veuves". La proposition est forte, fréquemment belle mais si imparfaite que même ses défauts contaminent un peu ses qualités. Tiraillés entre notre envie de le défendre pour sa sensibilité et des carences qu’on ne peut lui pardonner, nous avons du mal à prendre position vis-à-vis de lui.

Auteur : Rayane Mezioud

 

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