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LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE

Un dessin animé de Sylvain Chomet.

Sortie le 11 juin 2003.

 

 

 

Les images du film : c'est là !

L'idée de génie qu'eût madame Souza en offrant un vélo à son neveu alla bien au-delà de ses espérances. L'entraînement, une alimentation adaptée et le Tour de France n'était pas loin... La "mafia française" non plus qui, repérant le futur champion cycliste, l'enlève. Madame Souza, accompagnée de trois vieilles dames, les Triplettes, devenues ses complices, devra braver tous les dangers dans une course poursuite ébouriffante.

LA CRITIQUE DU FILM

S’il est un nom que vous devez retenir dans l’univers de l’animation française, c’est bien celui de Sylvain Chomet. Aux antipodes de Disney, cet auteur et dessinateur de B.D. également réalisateur fait partie de cette famille qui prend le temps d’installer son univers décalé, qui pense à juste titre que l’animation n’est pas forcément une succession endiablée de plans destinés à un public « play station » ; qui pense que la lenteur peut aller de pair avec les sensations, l’émotion et la poésie. Ce n’est pas un hasard si Les triplettes de Belleville a été produit par les producteurs de Kirikou et la sorcière. 

Les triplettes de Belleville est un mélange étonnant (détonant pour ceux qui auront vu le film) d’un humour noir impitoyable et d’un regard terriblement humain, plein de tendresse et de compassion envers ses personnages. Un brin ringards et vieillots, ils parviennent à surpasser leur condition de losers condamnés à l’oubli, faisant rejaillir leurs propres talents, leurs ressources insoupçonnées pour ainsi vaincre les difficultés. Il y a du Ghislain Lambert chez Champion, ce héros orphelin au nom si lourd à porter pour un cycliste de seconde zone. Champion, son chien Bruno, ou madame Souza, la grand-mère entraîneur, et bien sûr les fameuses triplettes de Belleville, des anciennes gloires du show-biz extravagantes, sont de merveilleux personnages qui suscitent souvent l’empathie. 

Pourtant, l’état psychologique des personnages principaux n’est pas des plus gais. Les triplettes de Belleville parle de solitude, de déshumanisation, d’exploitation, de tristesse, de dérives mafieuses, de villes froides et parle beaucoup de vie de chien. Si le tableau est sombre et emprunt d’un grande mélancolie, l’auteur préfère y voir de la nostalgie, qui baigne en effet ce film. Et n’allez surtout pas croire que la déprime vous attend à la sortie du film, car on rit beaucoup, souvent sans s’y attendre. C’est la beauté des triplettes de Belleville : on est sans cesse surpris. On peut attendre trente secondes sur un plan fixe pour comprendre où le réalisateur veut nous emmener, et le rire ou l’émotion n’en est que plus jouissif. De plus, l’intrigue est imprévisible et Chomet n’hésite pas à nous balader où bon lui semble. On passe du tour de France à Belleville, cette immense cité franco-américaine. Entre le charme désuet de la vieille France et le pied de nez à l’américanisation des cités du monde, on change de décors (somptueux) et l’on savoure la qualité des traits et la qualité des plans, visuellement irréprochables. 

Sylvain Chomet se permet même le luxe d’un préambule sous forme d’hommage aux célébrités des années 30-40, avec des dessins à la Betty Boop. Tati, dont l’ombre plane sur le film, n’est pas en reste d’ailleurs. Faut-il le préciser, Les triplettes de Belleville est quasi muet et utilise la musique, parfois à l’intérieur même du film, avec enchantement. 

Plein d’inventivité, de poésie, de drôlerie, Les triplettes de Belleville est une des plus belles surprises de l’année ! 

Alessandro Di Giuseppe


 

 

ENTRETIEN AVEC SYLVAIN CHOMET

(Propos recueillis par Pierre Lucas).

 

L.Q.D.C. : Faire un film d’animation sans parole, cela vous est apparu naturel au départ ? 

S.C. : C’était une envie d’animer avant tout, le travail de mime des personnages plutôt que d’illustrer un travail sur les voix. En animation quand on veut avoir des dialogues, il faut les enregistrer dès le début et après on ne peut plus rien changer, même au niveau du montage, des raccords de plans, etc … C’est très difficile parce qu’on a une voix ( sic ! ) à suivre. De plus, les personnages sont complètement accrochés à ce guide. On ne peut pas réellement s’éclater. J’aime bien l’idée d’animation comme elle a été pensée dans les années vingt, ces animateurs qui partaient dans un délire et qui découvraient des choses au fur et à mesure qu’ils avançaient. C’était donc une envie de laisser aux animateurs la possibilité de s‘exprimer complètement et de donner beaucoup plus. 

L.Q.D.C. : De fait la bande-son est très travaillée, de même que la musique. Comment avez-vous procédé ?

S.C. : Une chose que j’ai apprise en Angleterre avec les gens avec qui je travaillait, c’est que le son pour un dessin animé représente 50 % des choses et c’est pour ça qu’en retirant des dialogues, on peut se permettre d’être beaucoup plus présent au niveau des bruitages. Une scène est d’ailleurs faite simplement avec des bruitages alors qu’au départ on avait prévu des sonorités d’ambiance et ça fonctionnait beaucoup moins bien. La musique est aussi très importante, elle est presque narrative, comme une sorte de voix off… Cela m’intéressait énormément de travailler les deux sans qu’il y en ait un qui prenne le pas sur l’autre. 

L.Q.D.C. : Je me rappelle une interview d’Uderzo qui disait combien c’était émouvant de voir ses figurines s’animer sur l’écran… 

S.C. : C’est vrai mais c’est encore plus émouvant quand on anime le dessin soi-même. C’est aussi mes envies d’animateur que j’ai mis à l’écran. C’est vrai que, la première fois que j’ai vu un de mes personnages bouger ( je devais avoir 25 ans ), j’avais déjà fait de la bande dessinée mais je ne savait pas que cela allait être à ce point-là. On passe la journée à faire une cinquantaine de dessins sans savoir à quoi cela va ressembler, on se laisse un petit peu aller, on filme image par image, on va les voir en temps réel… La première fois, c’est toujours un déclic mais maintenant aussi, c’est encore magique, un moment très excitant. 

L.Q.D.C. : Marier l’animation traditionnelle à la technologie numérique 3D, n’est-ce pas un peu dangereux ? On peut s’attendre à ce que la technologie prenne le pas sur le dessin. 

S.C. : Oui, cela arrive souvent que des dessins animés qui marient les deux se fassent rattraper par cet aspect technique, parce que la 3D a un look tellement réel que ça l’emporte sur le dessin. Nous, on voulait utiliser la 3D pour remplir l’espace : à Belleville, on voulait beaucoup de voitures. Pour le Tour de France, il fallait beaucoup de vélos, les bateaux à Marseille, etc… On devait faire appel à la 3D pour nous éviter de passer 4 à 5 années de travail, parce qu’animer des vélos en 3D c’est faisable mais pour faire une seconde ça prendrait un mois. C’est inimaginable sur un position comme ça. On a donc utiliser la 3D pour nous soulager de cette animation-là mais on l’a bridée, on a cassé son côté parfait pour lui donner le côté imparfait du dessin par différentes techniques, un logiciel qui donne des vibrations de mines de crayon… Et du fait, ça ne l’emporte pas sur l’animation 2D. 

L.Q.D.C. : Vous assurez être plus influencé par les films en prises de vues réelles que par l’animation elle-même. Comment est-ce possible ? 

S.C. : Au niveau graphique, je suis plus influencé par les peintres, les dessinateurs et la bande dessinée mais au niveau cinéma, en tant que tel, je suis plus influencé par la prise de vues réelles que par l’animation. J’ai toujours abordé l’animation comme de la prise de vues réelles au niveau des mouvements de caméra, des raccords, etc… Il y a des animations qui m’ont plu en tant que spectateur mais qui ne m’ont pas forcément influencé. 

L.Q.D.C. : Dans Les Triplettes De Belleville, vous cultivez une ambiance désuète, comme un parfum romantique d’un temps révolu ; seriez-vous nostalgique d’un époque que vous n’avez pas connue ?

S.C. : Non, justement parce que je ne l’ai pas connue. Je pense qu’elle était meilleure par certains aspects, moins bien par d’autres. Cette nostalgie vient , je pense, du fait que je soit né au début des années soixante mais mes parents avaient connu cette période de l’après guerre, où il y avait le redémarrage économique en France, pour eux ça avait été un très belle époque et donc moi, à travers eux, j’ai connu cette époque là. Mais effectivement, je pense par exemple que j’aurais adoré vivre à Paris dans les années cinquante quand c’était pas encore bousillé par les bagnoles, par le stress, l’arrivisme, le politique correct… J’ai l’impression qu’il devait y avoir des choses qui étaient belles, c’était un renouveau…. Aussi, pour un dessinateur, c’est plus intéressant cette époque-là, c’était plus graphique, plus organique, les bagnoles étaient plus intéressantes… Même pour un réalisateur, c’est plus intéressant, les personnages je les vois avec plus de gouaille, plus de caractère… Pour plein de raisons, je préfère vivre à mon époque, je préfère les TGV aux trains du temps passé, mais on a des choses de cette période particulière à redécouvrir… 

 

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