LA
CRITIQUE DU FILM
S’il
est un nom que vous devez retenir dans l’univers de l’animation
française, c’est bien celui de Sylvain Chomet. Aux antipodes
de Disney, cet auteur et dessinateur de B.D. également réalisateur
fait partie de cette famille qui prend le temps d’installer
son univers décalé, qui pense à juste titre que l’animation
n’est pas forcément une succession endiablée de plans destinés
à un public « play station » ; qui pense que
la lenteur peut aller de pair avec les sensations, l’émotion
et la poésie. Ce n’est pas un hasard si Les triplettes de
Belleville a été produit par les producteurs de Kirikou et
la sorcière.
Les
triplettes de Belleville est un mélange étonnant (détonant
pour ceux qui auront vu le film) d’un humour noir impitoyable
et d’un regard terriblement humain, plein de tendresse et
de compassion envers ses personnages. Un brin ringards et
vieillots, ils parviennent à surpasser leur condition de losers
condamnés à l’oubli, faisant rejaillir leurs propres talents,
leurs ressources insoupçonnées pour ainsi vaincre les difficultés. Il y a du Ghislain Lambert
chez Champion, ce héros orphelin au nom si lourd à porter
pour un cycliste de seconde zone. Champion, son chien Bruno,
ou madame Souza, la grand-mère entraîneur, et bien sûr les
fameuses triplettes de Belleville, des anciennes gloires du
show-biz extravagantes, sont de merveilleux personnages qui
suscitent souvent l’empathie.
Pourtant, l’état psychologique
des personnages principaux n’est pas des plus gais. Les triplettes
de Belleville parle de solitude, de déshumanisation, d’exploitation,
de tristesse, de dérives mafieuses, de villes froides et parle
beaucoup de vie de chien. Si le tableau est sombre et emprunt
d’un grande mélancolie, l’auteur préfère y voir de la nostalgie,
qui baigne en effet ce film. Et n’allez surtout pas croire
que la déprime vous attend à la sortie du film, car on rit
beaucoup, souvent sans s’y attendre. C’est la beauté des triplettes
de Belleville : on est sans cesse surpris. On peut attendre
trente secondes sur un plan fixe pour comprendre où le réalisateur
veut nous emmener, et le rire ou l’émotion n’en est que plus
jouissif. De plus, l’intrigue est imprévisible et Chomet n’hésite
pas à nous balader où bon lui semble. On passe du tour de
France à Belleville, cette immense cité franco-américaine.
Entre le charme désuet de la vieille France et le pied de
nez à l’américanisation des cités du monde, on change de décors
(somptueux) et l’on savoure la qualité des traits et la qualité
des plans, visuellement irréprochables.
Sylvain Chomet se permet
même le luxe d’un préambule sous forme d’hommage aux célébrités
des années 30-40, avec des dessins à la Betty Boop. Tati,
dont l’ombre plane sur le film, n’est pas en reste d’ailleurs.
Faut-il le préciser, Les triplettes de Belleville est quasi
muet et utilise la musique, parfois à l’intérieur même du
film, avec enchantement.
Plein d’inventivité, de
poésie, de drôlerie, Les triplettes de Belleville est une
des plus belles surprises de l’année !
Alessandro
Di Giuseppe
ENTRETIEN
AVEC SYLVAIN CHOMET
(Propos
recueillis par Pierre Lucas).
L.Q.D.C.
: Faire un film d’animation sans parole, cela vous est apparu
naturel au départ ?
S.C.
: C’était une envie d’animer avant tout, le travail de mime
des personnages plutôt que d’illustrer un travail sur les
voix. En animation quand on veut avoir des dialogues, il faut
les enregistrer dès le début et après on ne peut plus rien
changer, même au niveau du montage, des raccords de plans,
etc … C’est très difficile parce qu’on a une voix ( sic !
) à suivre. De plus, les personnages sont complètement accrochés
à ce guide. On ne peut pas réellement s’éclater. J’aime bien
l’idée d’animation comme elle a été pensée dans les années
vingt, ces animateurs qui partaient dans un délire et qui
découvraient des choses au fur et à mesure qu’ils avançaient.
C’était donc une envie de laisser aux animateurs la possibilité
de s‘exprimer complètement et de donner beaucoup plus.
L.Q.D.C.
: De fait la bande-son est très travaillée, de même que la
musique. Comment avez-vous procédé ?
S.C.
: Une chose que j’ai apprise en Angleterre avec les gens avec
qui je travaillait, c’est que le son pour un dessin animé
représente 50 % des choses et c’est pour ça qu’en retirant
des dialogues, on peut se permettre d’être beaucoup plus présent
au niveau des bruitages. Une scène est d’ailleurs faite simplement
avec des bruitages alors qu’au départ on avait prévu des sonorités
d’ambiance et ça fonctionnait beaucoup moins bien. La
musique est aussi très importante, elle est presque narrative,
comme une sorte de voix off… Cela m’intéressait énormément
de travailler les deux sans qu’il y en ait un qui prenne le
pas sur l’autre.
L.Q.D.C.
: Je me rappelle une interview d’Uderzo qui disait combien
c’était émouvant de voir ses figurines s’animer sur l’écran…
S.C.
: C’est vrai mais c’est encore plus émouvant quand on anime
le dessin soi-même. C’est aussi mes envies d’animateur que
j’ai mis à l’écran. C’est vrai que, la première fois que
j’ai vu un de mes personnages bouger ( je devais avoir 25
ans ), j’avais déjà fait de la bande dessinée mais je ne
savait pas que cela allait être à ce point-là. On passe
la journée à faire une cinquantaine de dessins sans savoir
à quoi cela va ressembler, on se laisse un petit peu aller,
on filme image par image, on va les voir en temps réel…
La première fois, c’est toujours un déclic mais maintenant
aussi, c’est encore magique, un moment très excitant.
L.Q.D.C.
: Marier l’animation traditionnelle à la technologie numérique
3D, n’est-ce pas un peu dangereux ? On peut s’attendre
à ce que la technologie prenne le pas sur le dessin.
S.C.
: Oui, cela arrive souvent que des dessins animés qui marient
les deux se fassent rattraper par cet aspect technique, parce
que la 3D a un look tellement réel que ça l’emporte sur le
dessin. Nous,
on voulait utiliser la 3D pour remplir l’espace : à Belleville,
on voulait beaucoup de voitures. Pour le Tour de France, il
fallait beaucoup de vélos, les bateaux à Marseille, etc… On
devait faire appel à la 3D pour nous éviter de passer 4 à
5 années de travail, parce qu’animer des vélos en 3D
c’est faisable mais pour faire une seconde ça prendrait un
mois. C’est inimaginable sur un position comme ça. On a donc
utiliser la 3D pour nous soulager de cette animation-là mais
on l’a bridée, on a cassé son côté parfait pour lui donner
le côté imparfait du dessin par différentes techniques, un
logiciel qui donne des vibrations de mines de crayon… Et du
fait, ça ne l’emporte pas sur l’animation 2D.
L.Q.D.C.
: Vous assurez être plus influencé par les films en prises
de vues réelles que par l’animation elle-même. Comment est-ce
possible ?
S.C.
: Au niveau graphique, je suis plus influencé par les peintres,
les dessinateurs et la bande dessinée mais au niveau cinéma,
en tant que tel, je suis plus influencé par la prise de vues
réelles que par l’animation. J’ai toujours abordé l’animation
comme de la prise de vues réelles au niveau des mouvements
de caméra, des raccords, etc… Il y a des animations qui m’ont
plu en tant que spectateur mais qui ne m’ont pas forcément
influencé.
L.Q.D.C.
: Dans Les Triplettes De Belleville, vous cultivez une ambiance
désuète, comme un parfum romantique d’un temps révolu ;
seriez-vous nostalgique d’un époque que vous n’avez pas connue ?
S.C.
: Non, justement parce que je ne l’ai pas connue. Je pense
qu’elle était meilleure par certains aspects, moins bien par
d’autres. Cette nostalgie vient , je pense, du fait que je
soit né au début des années soixante mais mes parents avaient
connu cette période de l’après guerre, où il y avait le redémarrage
économique en France, pour eux ça avait été un très belle
époque et donc moi, à travers eux, j’ai connu cette époque
là. Mais
effectivement, je pense par exemple que j’aurais adoré vivre
à Paris dans les années cinquante quand c’était pas encore
bousillé par les bagnoles, par le stress, l’arrivisme, le
politique correct… J’ai l’impression qu’il devait y avoir
des choses qui étaient belles, c’était un renouveau…. Aussi,
pour un dessinateur, c’est plus intéressant cette époque-là,
c’était plus graphique, plus organique, les bagnoles étaient
plus intéressantes… Même pour un réalisateur, c’est plus intéressant,
les personnages je les vois avec plus de gouaille, plus de
caractère… Pour plein de raisons, je préfère vivre à mon époque,
je préfère les TGV aux trains du temps passé, mais
on a des choses de cette période particulière
à redécouvrir…