21 novembre 2018
Critiques

Lukas : Quoi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?!

S'il y a une chose que l'on ne peut pas enlever à Julien Leclercq sur "Lukas", c'est bien d'avoir compris le formidable matériau que représente le visage de Jean-Claude Van Damme aujourd'hui. Depuis presque 20 ans maintenant, le belge se façonne dans l'ombre des salles obscures et du circuit mainstream un profil absolument fascinant, véritable parchemin dont l'histoire cabossée résonne à travers des yeux revenus de tout. Disons-le carrément : plus encore qu'une gueule d'atmosphère comme on en fait plus, JCVD présente le faciès le plus fascinant du cinéma occidental actuel. Du genre dont les rides comptent comme autant de cicatrices léguées par un vécu tortueux et tributaires d'un univers dont elles portent malgré elles le souvenir, isolant un peu plus l'acteur du monde dans lequel il essaie d'évoluer. Dans les années 60-70, une tronche aussi éloquente se serait épanouie au sein d'un gros plan taiseux de Sergio Leone, qui aurait laissé l'horizon hors-cadre s'imprimer dans son regard équivoque.

Problème : on est en 2018 et ce n'est pas le maestro italien qui se charge d'iconiser cette tronche de porte-bonheur, mais Julien Leclercq. On aurait pu croire que la réussite inattendue de "Braqueurs" aurait donné des ailes à celui qui s'était distingué jusqu'alors par une capacité de survie professionnelle inversement proportionnelle à l'ampleur des accidents industriels qui lui tenait lieu de filmographie ("Chrysalis", "L'Assaut", "Gibraltar"). D'autant plus que "Lukas" renoue à priori avec le format « en ligne droite » de son précédent film, en se tenant à 1h22 dégraissée de tout superflus pour raconter cette histoire d'un videur subissant le chantage d'un flic opiniâtre pour piéger son faux-monnayeur de patron.

Malheureusement, cette belle promesse d'un film de genre « in your face » et sec comme un coup de trique ne tient jamais que sur le papier. "Lukas" voit en effet le réalisateur renouer avec son péché mignon en adoptant un filmage qui ne se superpose jamais autrement que de façon purement théorique avec les besoins intrinsèque de son récit. En l'occurrence, si la volonté du réalisateur de faire un film subjectif peut s'avérer séduisante et même judicieuse au regard de son intrigue et sa star, jamais la démarche ne s'incarne organiquement dans la compréhension du personnage par le spectateur. Se résumant à un enchainement binaire de gros plans sur Van Damme avec les séquences filmées d'un seul axe, le dispositif se révèle paradoxalement envahissant à force d'épurer sa palette d'outils.  Comme si en prenant son concept au pied de la lettre, Leclercq oubliait de traduire ce qu'il ressentait à force de tout montrer depuis son regard.

A l'instar de Darren Aronofsky, le réalisateur semble ignorer consciemment les subtilités du langage cinématographique permettant d'installer un point de vue pour n'en retenir que son itération la plus démonstrative. Dans ce paradigme où l'histoire est au service de la mise en scène plutôt que l'inverse, difficile de comprendre les réactions du héros et encore plus de saisir ses interactions avec les autres personnages, qui n'existent guère que dans leur étiquette la plus caricaturale.

Dans ces conditions, difficile également pour Jean-Claude de construire son rôle dans un film qui se contente de se reposer sur son incroyable cinégénie. Bien sûr, la force de sa présence silencieuse ne manquera pas de récolter les éloges de ceux qui ne retiennent que JCVD de sa filmographie, et proclameront le nouveau tournant pris par sa carrière dans leurs éditoriaux. On souhaite de tout cœur que ce soit le cas, ne serait-ce que pour la reconnaissance de ses efforts produits en la matière depuis presque deux décennies. Car pour les autres, qui ont pris note de ce basculement depuis sa collaboration avec Ringo Lam, "Lukas" ne fait finalement que se reposer sur les acquis de l'acteur. On imagine sans peine Van Damme se répandre avec la volubilité qui est la sienne en remerciements vis-à-vis du réalisateur pour lui avoir offert cette opportunité. Pourtant, selon nous, c'est lui qui devrait lui dire merci. 
Auteur :Guillaume Méral
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