20 novembre 2018
Critiques

Mary Shelley : Un art de la mise en abîme

La première réalisatrice d'Arabie Saoudite livre une œuvre sur l'introspection, la condition des femmes créatrices dans une société sexiste et oppressive, mais aussi sur l'amour. "Mary Shelley" est le récit initiatique d'une adolescente qui deviendra auteure, mais surtout la créatrice d'une des créatures les plus mythiques de la littérature gothique, puis du cinéma fantastique : le monstre tragiquement humain créé par le Docteur Frankenstein.

Dans sa mise en scène, le film fait preuve d'une certaine subtilité mais tout est compréhensible dès la première lecture. Et cet aspect très didactique de l'œuvre n'enlève rien à sa puissance. En fait - et cette impression est aussi due au choix de l'actrice Elle Fanning dans le rôle titre – "Mary Shelley" fait penser à un film de Sofia Coppola réécrit par Maupassant. Une adolescente blonde s'ennuie et rencontre l'amour, mais très vite la romance passionnée laisse place aux disputes sur la fidélité, l'argent qui vient à manquer, les ambitions frustrées.

Mary est un personnage féminin comme on en a peu vu et Haifaa Al Mansour livre une vision également peu représentée du couple, vécu par des femmes. Un parallèle habile s'établit entre Mary et Harriett, jeune-femme en qui elle contemple avec effroi son avenir, et finalement les femmes qui sont intelligentes, cultivées et qui osent écrire et avoir une pensée au même titre que les hommes, souffrent autant que les autres mais réussissent à sublimer leurs tourments en des œuvres qui sortent les tripes sur la table mais ont une puissance universelle.

A ce titre, la galerie des personnages croisés nous donne autant d'approches de la création : William Godwin, père de Mary et précurseur du mouvement anarchiste, sa mère Mary Wollstonecraft qui fut une philosophe féministe (et inspira le tableau Le Cauchemar du peintre Füssli) mériterait son propre biopic, Percy Shelley le poète maudit et icône romantique, Lord Byron le créateur fou et débauché, ou encore le Docteur Polidori. Le film questionne aussi le statut d'artiste, entre la sincérité d'une sensibilité exacerbée et la posture sociale. Car ceux qui s'offrent le luxe de vivre leurs rêves sans se soucier du scandale restent les hommes riches.

L'ensemble fonctionne sur un art de la mise en abîme, la créature de Frankenstein étant le miroir de Mary Shelley, elle-même miroir d'Haifaa Al Mansour. Toutefois, loin de se réduire à cela, "Mary Shelley" s'intègre parfaitement dans le panthéon des œuvres qui traitent de l'Angleterre gothique et victorienne, aussi je ferai personnellement un rapprochement avec des films tels que "Tess", de Roman Polanski, "The Duchess" de Saul Dibb, ou encore "Bright Star" de Jane Campion (je lutterai en revanche contre toute filiation avec la très laide et pataude série "Penny Dreadful").

Au casting, un petit rôle pour Maisy Williams de "Game of Thrones", un Lord Byron éminemment mystérieux et charismatique campé par Tom Sturridge, l'éternel jeune premier de "Good Morning England", Douglas Booth en Percy Shelley, qui semble avoir remplacé Robert Pattinson sur le créneau « beau gosse de "Twilight" », enchaînant les projets de genre comme Orgueil et Préjugés et Zombies ou Golem, le tueur de Londres. Elle Fanning continue d'écrire sa légende de future icône du cinéma, avec ce rôle qui évoque celui de sa sœur Dakota, dans le plus discret mais très réussi "Brimstone" de Martin Koolhoven et, pour la première fois, une réalisatrice voit en cette actrice autre chose qu'une pureté fade, mais la rage, l'ambition, la puissance créatrice. Il serait d'ailleurs très intéressant de comparer l'œuvre de Haïfaa Al Mansour et son approche de la création féminine, aux œuvres qui traitent du génie masculin, tendance écrasante de la veine biopic.

Ici, le génie n'est pas un don tombé du ciel, mais le fruit d'un travail, d'une intériorité et de la vie tout simplement, qui forgent une héroïne complexe, humaine et inspirante. 
Auteur :Yvanna Trambouze
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