13 décembre 2018
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Mi$e à prix : Vous pouvez vous la payer !

A première vue, "Mi$e à Prix" est un de ces films que l'on balance dans la case « polar à la cool » comme des jetons sur le tapis vert avant de faire virevolter la roulette. Mais quand la petite bille finit sa course saccadée, elle ne s'arrête pas sur Tarantino, ni même sur Soderbergh. Elle passe également les cases intitulées Guy Ritchie et Tony Scott. A ce moment, on panique et la goutte de sueur perle sur la tempe. Car on sait que ce sous-genre n'est pas à la portée du premier venu. Le potentiel du "polar à la cool" s'apparente à une source tarie, puisque largement exploré et exploité par les créateurs cités ci-dessus. S'il n'est pas dirigé de main de maître, il est bourré de tics de mise-en-scène nerveux mais répétitifs et agaçants, de dialogues cinglants mais qui se veulent forcément "cool", d'une musique qui décape et fait bouger la tête mais qui impose un rythme détraqué à la machine. Aussi, quand la bille s'arrête sur Joe Carnahan, on écarquille les yeux. On réfléchit un instant. Puis, on sourit.

Buddy « Aces » Israel est l'illustration même de Las Vegas : les paillettes, les projecteurs, les jolies filles et les billets verts côté pile. La drogue, les flingues et les règlements de compte côté face. Mais Buddy est plus proche de l'image du gangster véhiculée par la télévision que du véritable malfrat. Alors le jour où il se la joue un peu trop et dépasse les limites, Primo Sparazza, dernier grand parrain mafieux, demande sa tête. Ou plutôt son cœur. Tandis que Israel devient témoin à charge contre Primo pour que le FBI le couvre, ce dernier ne sait pas que les tueurs à gage les plus professionnellement détraqués du coin sont en chemin vers sa planque, nid de guêpes en puissance…

Dépité lorsqu'il est évincé du projet "Mission Impossible III", Carnahan part en vrille et nous pond donc "Mi$e à Prix", polar décalé shooté à l'action trash. Mais puisqu'il s'agit de son second métrage, jetons un œil en arrière. Retour à la case départ… En 2003, quand il s'attaquait au polar noir et rugueux avec l'excellent "Narc", le réalisateur optait pour une mise en scène classique, dont la sobriété se voyait sauvagement secouée par une caméra à l'épaule au pas de course. Au passage, il offrait à Ray Liotta et Jason Patrick ce qui peut paraître comme leur meilleur rôle ! Rien que ça ! Carnahan creusait dans la tête et dans le cœur de ses personnages comme rarement, d'où l'étonnement de le voir aux commandes d'un film essentiellement fun et barré. Et c'est là tout l'intérêt en fait.

Carnahan remet ici le couvert avec un style qui ne s'y prêtait que moyennement. Il insuffle une dose de cœur et de sentiments à son histoire par le biais de personnages pas forcément recommandables. Des gens meurent ou sont blessés, mais chaque balle se fait sentir. Il y a toujours quelqu'un pour déplorer la mort d'un personnage et si une règle d'or semble subsister à ce jeu de massacre, c'est bien celle de la loyauté. Quand un tueur à gage aide sa victime à mourir avec douceur, qu'un néo-nazi s'interroge sur sa place au Paradis, ou qu'un gangster looser verse des larmes pour ses hommes de main, le spectateur est complètement décontenancé. Face à cette pléiade de personnages hauts en couleurs, on s'attend à quelques stéréotypes, des clichés et… des bonnes vannes ! Mais quel plaisir de découvrir les failles de chacun et quelques nobles sentiments derrière les guns et les explosions !

D'une séquence à l'autre, le personnage principal change, influant à la volée la mise-en-scène : la caméra se place selon les motivations du filmé et le montre de la manière dont celui-ci se représente. Le « karaté kid » par exemple pense être le plus rapide du monde : alors on assiste à des accélérations et des ellipses dans ces mouvements. Par contre, les frères Tremor, gros néo-nazis bordéliques armés de tronçonneuse, se prennent pour des espèces de dieux grecs invincibles, d'où l'utilisation systématique de contre-plongées et de ralentis.

Les intentions du réalisateur sont appuyées par le score surprenant de Clint Mansell et un casting de rêve : Jérémy Piven explose dans le rôle shakespearien d'Israel, autoproclamé leader de son propre Rat Pack. Andy Garcia endosse le costume glacial et le masque dépourvu de sentiment du gouvernement quand Ryan Reynolds joue les flics dépassés puis traumatisés par les évènements. Mais soulignons les révélations !!! Le rappeur Common et la chanteuse soul Alicia Keys sont tout bonnement bluffants ! Quant à Chris Pine, leader des frères Trémor, il cabotine comme le Brad Pitt de "L'Armée des Douzes Singes" dans les scènes purement physiques et se trémousse comme Jack Sparrow dans une scène de dialogue mémorable !

Le problème (car problème il y a quand même), c'est qu'aussi bien mené qu'il l'est, "Mi$e à Prix" souffre de quelques lacunes : un personnage inabouti et mal exploité (celui d'Hollis Elmore, rescapé d'une fusillade), des personnages parfois too much (le *« karaté kid » *en tête), et une fin bien trop compliquée. Carnahan cherche à éviter les tics du genre et les raccourcis faciles mais plombe le dénouement quand une explication beaucoup plus simple (et moins étirée !) aurait amplement suffi.

On passe à côté d'un excellent film mais on reste dans le caviar !
Auteur :Davy Girard
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