19 décembre 2018
Critiques

Moi, Tonya : Une redneck au pays des paillettes

En toile de fond des jeux Olympiques de PyeongChang et des voix féminines qui s'élèvent pour dénoncer les abus dont elles sont victimes, la sortie de "Moi, Tonya", réalisé par Craig Gillespie, fait mouche. 

Le biopic retrace l'histoire tragique, mais réelle, d'une athlète déchue, Tonya Harding, tristement célèbre pour son implication dans l'affaire Kerrigan-Harding qui bouleversa l'Amérique dans les années 90. Petit flash-back pour ceux qui n'ont pas suivi l'événement : le 17 février 1994, les jeux Olympiques d'hiver de Lillehammer sont sous les feux des projecteurs mais cette fois-ci, c'est un scandale médiatique qui suscite l'intérêt de près de 126,6 millions d'Américains pour le patinage artistique. L'affaire met en scène l'agression de Nancy Kerrigan, favorite de la fédération américaine, face à l'outsider Tonya Harding soupçonnée d'avoir commandité l'attaque à la matraque de sa rivale. En quelques semaines, le FBI débusque le coupable, Jeff Gilooly, l'ex-mari de la patineuse avant d'être accusée à son tour de faux témoignage. Elle sera condamnée et exclue à vie de la fédération américaine de patinage.

Même si l'intrigue est centrée autour de cet événement, la question n'est pas de savoir qui est réellement coupable. Le film tel un documentaire postmoderne, est ponctué du début à la fin par de fausses interviews avec les personnages principaux, qui exposent et alternent leurs versions contradictoires des faits. Il est basé sur les témoignages « totalement ironiques, volontairement contradictoires et totalement vrai » des authentiques Tonya Harding et Jeff Gillooly. Il ne s'agit pas de lever le voile sur une quelconque réalité puisque « tout le monde à sa propre vérité » sur le déroulement et les circonstances que le drame présenta. Craig Gillespie s'attache plus à réhabiliter Tonya comme la patineuse extraordinaire qu'elle était dont les prouesses, délibérément oubliées, font d'elle la première américaine à décrocher un triple axel en compétition. Il s'intéresse aussi à l'environnement difficile dans lequel l'athlète a évolué. 

Tonya Harding est une force de la nature, c'est ce que nous dit le film. Elle est battue successivement par sa mère dès l'âge de quatre ans et par son mari à peine sortie de l'adolescence. Pourtant les scènes sanglantes qui dépeignent cette maltraitance ne la place jamais en position de victime. Tonya finit toujours par riposter, par lancer une remarque acerbe à son tortionnaire ou la tournure des événements devient toujours assez grotesque à tel point qu'elle arrache un sourire au spectateur au lieu de susciter son apitoiement. Mention spéciale à Allison Janney (interprète de la mère de Tonya, LaVona) qui est diaboliquement sublime dans ce rôle. Après cette maltraitance physique intervient la maltraitance morale. A la suite du scandale, Tonya se retrouve au cœur de la pression médiatique et du sensationnalisme américain. Le public savoure chaque virage macabre de l'affaire qui prend des allures de reality show. L'accusé s'adresse directement au spectateur et déclare « c'était comme être victime d'abus une nouvelle fois. Sauf que cette fois, vous étiez mes bourreaux ». A ce moment-là, le film prend parti et suggère que Tonya Harding avait déjà été reconnue coupable d'être simplement ce qu'elle était.

« America. They want someone to love, they want someone to hate ». D'un côté il y a Nancy Kerrigan la fiancée de l'Amérique, l'égérie des publicités de soupe Campbell qui incarne l'image idéale de la patineuse artistique. De l'autre il y a Tonya Harding, le cas social à la langue bien pendue qui patine sur du heavy metal comme un garçon manqué. "Moi, Tonya", s'attache à montrer la dure réalité du patinage artistique, un sport féminin où les juges et les sponsors favorisent des athlètes féminines et gracieuses issues de milieu aisé. Au pays des paillettes, Tonya est une redneck (une plouc) qui n'est ni prise au sérieux, ni jugée à sa juste valeur. Elle a une carrure robuste et rustique, elle est pauvre et porte des costumes ridicules faits maison. En ce sens, le film montre qu'il était très facile de la détester à tel point qu'il tombe parfois dans la caricature.

Margot Robbie est métamorphosée afin d'interpréter le rôle de Tonya Harding qu'elle incarne à la perfection. On retiendra surtout les seconds rôles. Celui d'Allison Janney dans le rôle d'une mère hardcore et de Paul Walter Hauser qui joue Shawn Eckhardt, un mythomane conspirationniste fils à maman.

En résumé, "Moi, Tonya" est un mélange réussi entre le drame et la comédie dont il en ressort un bon biopic. Le réalisateur troque l'image guindée du patinage artistique pour un point de vue mordant et rock'n'roll. L'œuvre nous invite aussi à nuancer la portée des scandales médiatiques afin d'éviter de tomber dans la justice populaire. Pour autant, le film de Craig Gillespie qui se veut assez objectif sur l'affaire, nous livre indéniablement une représentation empathique de Tonya Harding.   
Auteur :Pauline Clément
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