18 janvier 2019
Critiques

Momo : Moumou !

Tu entretiens une relation privilégiée avec les Chocapic ? Tu aimes ton chien de berger adopté à la SPA même si tu as été forcé d'apprendre l'allemand pour pouvoir te faire obéir de lui ? Tu es au paradis lorsque tu te retrouves dans un magasin de literie ? Tu frissonnes lorsque tu vois une bourgeoise sexagénaire s'encanaille sur la rocade au volant de sa Mini Countryman ? Ça tombe bien : Christian Clavier revient pour t'offrir un grand moment de cinéma compilant ces quatre centres d'intérêt hautement spécifiques et surtout pour conclure l'année cinématographique dans une effusion de malaise et de portnawak...

On veut bien sûr parler de "Momo", adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Sébastien Thiéry, comédien et auteur dramatique quand il ne fait pas frôler la crise de tachycardie au CSA en se pointant la bistouflette au vent pour attirer l'attention de la ministre de la Culture et des téléspectateurs de la 27ème Nuit Des Molières sur la situation précaire des intermittents du spectacle. Et si vous pensiez vous aussi que Momo, c'était le sobriquet du personnage principal, apprêtez-vous vous aussi à être déçu : le personnage principal s'appelle Patrick et Momo, c'est ce qu'on entend lorsqu'il dit « Maman ». Vous vous souvenez de l'époque où "À Bras Ouverts" devait s'appeler "Sivouplééé" ? Hé bien vous vous rendez compte qu'ils ont réussi à la faire passer, la comédie avec Christian Clavier dont le titre est censé être rigolo parce qu'il rappelle le phrasé d'un personnage « différent » … Ouais, nous ne sommes pas arrivés au bout de nos peines …


Audikatastrophe

On va commencer par parler de ce que vaut le film techniquement parlant parce qu'il est sur ce plan tellement pauvre qu'on aura pas grand-chose à en dire. Accompagnés d'une musique qui semble sortir d'une banque de données, les noms qui composent la distribution s'affichent sur les tout premiers plans de l'action du film et donnent l'impression d'avoir face à soi un téléfilm fauché qui semble ainsi nous signifier vouloir se consommer le plus vite possible. Cette impression que le travail visuel sera négligé est appuyée par une photographie grisâtre et terne qui n'évoque en rien la gaieté d'une comédie et achevée par un désert en fond vert dont même "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" ne voudrait pas.

Tout ce qu'on demande à une comédie sur la différence, c'est qu'elle montre un talent dans l'humour et, si elle doit faire preuve d'une irrévérence de façade ou être réellement subversive, qu'elle n'encourage pas à la stigmatisation. Pour cela, il faut que la présence de cette différence dans l'histoire soit rendue pertinente. Malheureusement, ce n'est pas le cas de "Momo". Dès son apparition, Patrick est présenté comme un marginal au comportement étrange voire dangereux puisqu'il commence par agresser physiquement un homme dont la seule faute est de ne pas parvenir à le comprendre pour finir par s'introduire par effraction chez lui. Et ce n'est pas l'apprivoisement mutuel entre Patrick et ceux qu'il croit être ses parents qui améliorera les choses puisque la caractérisation du personnage oscille entre l'excentricité du grand enfant dont le handicap l'empêche de devenir un adulte capable de pleinement s'intégrer à la société et la cyclothymie du marginal qui passe tout seul du calme à la colère sans aucune raison.

Et quand vient s'ajouter à l'équation sa future épouse, une aveugle accompagnée d'un berger allemand (dans tous les sens du terme), c'est pour les montrer comme une source de nuisance pour la « normalité » que sont censés représenter monsieur et madame Prioux, les personnages de Christian Clavier et de Catherine Frot. Bruyants, impudiques et incapables de maîtriser leur animal, ils sont à l'origine de remarques particulièrement haineuses de monsieur Prioux, des remarques qui ne seront jamais remises en cause que ce soit par la réaction de son interlocuteur(trice) ou par la morale du film (on reviendra dessus parce qu'elle part d'un bon sentiment et qu'une phrase la transforme en un sommet de puanteur assez révoltant…).

En offrant aux personnes atteintes d'un handicap des avatars filmiques qui ne font que causer des problèmes, "Momo" peut difficilement se targuer d'être une œuvre d'Art tendre et bienveillante vis-à-vis des sourds et des aveugles car ils n'y trouveront aucun représentant filmique venant plaider en leur faveur mais aussi parce que le handicap n'apporte rien que ce soit à la trame ou à l'humour. Sans la surdité et la cécité, les personnages de Patric et de sa zouze auraient été les mêmes d'un point de vue dramaturgique. Le handicap n'est donc, au final, qu'un ajout gratuit sans doute pensé pour donner du corps à des personnages qui auraient en réalité gagné à se voir attribuer des centres d'intérêt, des qualités, des goûts… Bref, tout ce qui peut faire de quelqu'un une personne construite.

Dernier élément de preuve de l'inutilité du handicap dans le scénario : les messages véhiculés par "Momo" ne concerneront jamais le rapport à la différence. Les blagues construites autour de la surdité ne servent qu'à montrer que les sourds ont du mal à se faire comprendre et que ça peut être étonnant. C'est répétitif, c'est lourd et surtout ce n'est pas drôle. C'est comme si certains des débats dans "120 Battements Par Minute" étaient supposés être des gags parce que quelqu'un utilise le langage des signes au lieu de parler comme tout le monde. Quant au caractère comique des réactions de madame Prioux et surtout de son mari, on le recherche encore puisque le comportement odieux et à côté de la plaque de ce dernier ne provoque qu'un sentiment de malaise chez le spectateur. Lorsque quelqu'un se comporte avec une personne handicapée comme un goujat ou comme un ignorant, il est difficile de trouver ça amusant. Par contre, on pense à juste titre qu'il s'agit d'un gros *censuré*.


Le Visiteur : Le Couloir Du Tympan

Pour continuer à parler de l'humour au-delà de son incompétence quant au traitement du handicap, signalons qu'il est aussi capable d'être poussif (cette scène où monsieur Prioux tente de voir les papiers d'identité de Patrick qui semble évoluer dans une dimension temporelle différente de la nôtre…), de donner dans le vaudeville frelaté et de balancer ses blagues sans aucune construction au préalable parce que le scénario de "Momo" semble avoir été écrit en dépit du bon sens...

En effet, avant de nous présenter correctement la situation initiale et les personnages, le long-métrage de Sébastien Thiéry confronte les Prioux à l'élément perturbateur avant de nous expliquer qui ils sont. En même temps, ce qui nous est dévoilé d'eux alors que l'intrigue progresse ne nous donne pas envie de les connaître. Au départ aussi nerveux, hypocrites et râleurs l'un que l'autre, ils finissent très vite par se distinguer l'un de l'autre et au petit jeu de celui qui sera le plus détestable, c'est Christian Clavier qui tire son épingle du jeu.

Encore une fois coincé dans le rôle d'un personnage nerveux à qui il arrive tuile sur tuile, le comédien rend son personnage encore plus insupportable en se reposant sur les tics qui ont fini par faire passer son jeu habituel de la performance au stéréotype. Chaque cri de colère nasillard le rend encore plus irritant alors que les actes du personnage parlent pour lui-même : il enguirlande son voisin parce qu'il taille sa haie et donc l'empêche de téléphoner avec son portable dans son jardin alors qu'il pourrait passer son coup de fil à n'importe quel endroit, il envoie paître un de ses clients, il fait preuve d'une malveillance et d'une méchanceté croissantes vis-à-vis de ses pensionnaires…

Quand on voit que le type n'a même pas assez d'empathie pour faire spontanément un câlin à celui qui pourrait être son fils, on a vraiment de la peine pour ceux qui composent son entourage. Peut-être que l'absence de bonté chez monsieur Prioux est là pour constituer un contrepoint à la compassion débordante de sa compagne mais celle-ci est également trop mal écrite pour que ce rapport de compensation puisse constituer un atout de "Momo" si celui-ci était avéré.

À la manière de son partenaire de jeu, Catherine Frot est enfermée dans un rôle conçu pour parfaitement coller aux tics qui ont pu faire de son jeu le stéréotype viande certifiée d'origine française de la gentille bourgeoise bien propre sur elle. Elle est parfois mignonne quand elle joue à la maman mais elle s'attache trop vite à ce qu'elle croit être son fils pour ne pas avoir l'air d'une gourde et elle se monte un délire autour de la fidélité douteuse de son mari (une histoire d'adultère qui sera d'ailleurs aussi vite oubliée qu'elle aura été avouée par le coupable) juste parce que celui-ci a été trop poli à son goût avec une serveuse.

Et pour en terminer avec l'écriture, revenons sur la morale de fin : qu'on montre qu'on puisse s'attacher à quelqu'un même s'il n'est pas sûr qu'on partage le même sang, pas de problème. Qu'on rende le message un peu ridicule en faisant littéralement une allégorie arboricole, on peut l'excuser. Par contre, que la supériorité des liens affectifs sur les liens du sang vienne justifier une décision égoïste, ça donne juste envie de faire un doigt d'honneur au film.


Le Choc Des Chocapic

Mais tout ce qu'on vient d'écrire sur "Momo" ne pourra jamais être aussi évocateur à son sujet que ne le seront ces dernières lignes. "Momo", c'est un pur Nanar Pinard, un mauvais film bien de chez nous qui devient, une fois visionné en groupe, aussi involontairement drôle que difficile à détester. Parfois incapable d'être clair sur la portée comique ou dramatique de ses scènes, le film aligne des morceaux de bravoure d'un ridicule à couper le souffle.

Ces moments aussi tordants qu'inénarrables, on les doit surtout à une Catherine Frot qui fait un malaise vagal devant une boîte de Chocapic, qui se la joue Frot & Furious en montant dans les tours au volant de sa Mini Countryman ou en menaçant de se suicider à coups de tournevis. Ces scènes et un accouchement cauchemardesque semblant sortir tout droit d'"Aliens, Le Retour" n'empêchent pas "Momo" d'être l'un des pires films de l'année mais bon sang, qu'est-ce qu'on a pu se marrer en le regardant ! Un grand merci, Sébastien Thiéry.
Auteur :Rayane Mézioud
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