13 décembre 2018
Critiques

Noces : Quelle gifle !

Tous les cinéphiles vous le diront : les plus grosses gifles cinématographiques sont souvent celles que l'on ne voit pas arriver. Un dimanche matin de novembre par exemple, qui se trouvait surtout être une journée de clôture de festival. A ce stade, le critique transformé en marathonien des salles obscures pense déjà avoir terminé sa liste de course, et a peut-être déjà pris le soin de dresser les tops et les flops de l'édition pour prendre de l'avance sur son futur compte-rendu. C'est donc l'esprit occupé et le cerveau tamisé par une légère gueule de bois que le festivalier ne pense pas une seule seconde s'asseoir en face du film qui va ébranler ses certitudes. Et pourtant si. Le destin ne nous laisse pas choisir ces moments.

Trêve de préambule, puisque toutes hypothèses prises en compte, il est probable qu'aucun des spectateurs qui se rendra dans la salle de "Noces" ne soit qu'un tant soit peu préparé à la décharge qu'il s'apprête à recevoir. Si vous pensiez avoir déjà décidé de ce que à quoi pouvait et/ou devait ressembler un film sur une jeune belgo-pakistanaise essayant de se défaire du mariage forcé qu'essaie de lui imposer une famille pourtant aimante, vous pouvez d'ores et déjà jeter vos idées à la poubelle. Dès les premières images, le réalisateur Stephan Streker donne le ton : une jeune fille au planning familial, accompagnée de son frère, se renseigne sur les conditions d'un avortement. Ça pourrait ressembler à "Confessions intimes", où sonner comme le bruit des gros sabots du réalisateur qui va parler de sujets importants et charger une barque qui s'annonce déjà bien remplie. C'est tout le contraire. D'une délicatesse et d'une grâce aérienne, le cadre absorbe ses tourments et les 1001 questions que Zahira est en train de se poser sans avoir l'air de l'agresser ni chercher à appuyer la dramatisation. Le contexte n'intéresse pas Streker. C'est elle qui a toute son attention, et la nôtre.

Toute la force de "Noces" réside dans sa capacité à capter les émois de sa belle héroïne dans ses moindres battements de cœur, à ne jamais penser son propos en dehors de son ressenti.  D'aucuns s'empresseront de reprocher au réalisateur sa banalisation de sujets « délicats », quand bien même c'est la valeur et l'honnêteté de son point de vue que de rentrer dans le quotidien de son personnage sans le regarder de l'extérieur. Dans la relation qu'il instaure entre elle et le public, Streker ne nous laisse jamais l'occasion de jouer la file de l'air, y compris au travers de cadres qui relèguent souvent dans le flou  l'environnement des personnages. Comme si l'estrade de sa dramaturgie s'édifiait dans l'intimité qui se construit entre le spectateur et Lina El Arabi, porteuse à la fois de la vulnérabilité de l'adolescence et de la hauteur tragique des statues grecques dont l'histoire a valeur de mythe.

Il est intéressant de constater à quel point le réalisateur isole les affects de ses personnages de tout cadre identifiable dans lequel d'aucuns les auraient enracinés pour témoigner de la contemporanéité de la narration (et de préférences en multipliant les signes ostentatoires de réalité documentarisante). A l'inverse, c'est la croyance de Stephan Streker dans les émotions comme vecteurs d'intemporalité qui confère au film sa puissance dramatique, et libère le spectateur de tous jugements à priori vis-à-vis des personnages. Y compris lorsqu'il transforme des scènes anodines où redoutablement savonneuses sur la papier en autant de mini-climax chargés de tension jusqu'à la gueule. Comme cette confrontation verbale entre ces deux monstres de présences que sont Olivier Gourmet et Babak Karimi, véritable choc des titans dont l'issue scelle l'inéluctabilité du choix qui s'impose à Zahira.

On a beau penser à James Gray dans cette volonté de faire des conflits familiaux le théâtre d'une tragédie Antique, dans ce souci d'exactitude sociologique qui ne tyrannise jamais la réalisation d'exigences naturalistes (sublime photographie de Grimm Vanderkerckhove), difficile de trouver un équivalent à cette expérience sensitive hors du commun qu'est "Noces". Une œuvre aux allures de profession de foi cinématographique, faisant de chaque geste et chaque regard le moteur d'une projection intuitive. On, pense à ce travelling-latéral embrassant la soif de vivre du personnage en suivant sa course dans les couloirs de son lycée, ce contre-champ sur les photos de ses « prétendants », qui s'impriment tous comme des monstres potentiels... Mais surtout, "Noces" est avant tout une histoire d'amour déchirante entre le spectateur et son héroïne, le premier emportant le regard de la seconde longtemps après le rallumage des lumières de la salle. Il y a des séparations qui sont plus difficiles que d'autres à surmonter…
Auteur :Guillaume Méral
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