13 décembre 2018
Critiques

Nos batailles : Un voyage initiatique aux tristes couleurs

Le père assiste, impuissant, au licenciement de ses employés ne correspondant pas aux critères d'une direction panoptique ; la mère observe, tout aussi démunie, une amie se voir refuser un paiement bancaire alors que la fin du mois est encore loin ; le fils trimballe ses affaires scolaires dans un vieux cartable, grignoté de trous ; la cadette absorbe et interprète les émotions, les déceptions, les incompréhensions des autres, silencieuse. Dès les premières minutes, le décor est posé.

Ce désarroi face à différentes injustices, cette solitude et cette incompréhension tissent un fil rouge entre les différents personnages du nouveau film de Guillaume Senez, "Nos Batailles" - qui porte ainsi très bien son titre. Tous ressentent cette même impuissance, et tous tentent de composer avec. Ensemble, souvent. Séparés, parfois. Est-ce la raison pour laquelle Laura, la mère, disparaît subitement, sans un mot, sans un signe ? C'est dans l'absence de réponse précise à cette question que réside la capacité du réalisateur à interpeller et toucher son spectateur. Ce dernier se trouve projeté dans un tourbillon d'émotions refoulées et de non-dits assourdissants dans lequel il tente, tout comme les personnages, d'y retrouver un tout petit équilibre, aussi précaire soit-il.

L'orchestration très personnelle du réalisateur évoquée précédemment se retrouve également dans son travail auprès des acteurs. Il demande en effet à ses comédiens de ne pas lire les dialogues écrits au préalable dans le scénario, et parvient finalement à les y amener par force d'improvisation et de travail sur les scènes. Une technique que l'on ne peut que saluer et dont l'efficacité se fait ressentir  par la très grande fluidité des dialogues. Les acteurs portent le film d'une justesse saisissante. Et l'on s'en enthousiasme tout particulièrement devant l'interprétation du très jeune acteur jouant le fils ou par la complicité née devant et derrière la caméra entre Romain Duris et Laetitia Dosch, qui joue sa sœur.

Pourtant, ce tableau indéniablement bien composé est teinté de notes plus surprenantes, pour ne pas dire décevantes. Ce tourbillon nous emporte et la confusion est à l'image de l'emprise de sentiments contradictoires et destructeurs avec lesquels Olivier, le père, se débat. Mais ce combat est figuré par des mouvements de caméra rapides ainsi que de (trop) nombreux plans poitrine et gros plans, qui finissent par nous monter à la tête. Ils ne nous laissent pas l'opportunité de constater, de ressentir, le véritable trou béant creusé par le manque de la mère. Il est bien là, et se retrouve dans de nombreux détails et de nombreuses actions malheureuses des personnages. Toutefois, cette longue attente d'un signe, d'un appel, d'une explication, aurait certainement été plus oppressante si elle n'avait pas été constamment remplie par une succession perpétuelle d'actions rapides, tout autant dans le travail scénaristique, que dans celui du cadrage et de montage. Car c'est peut-être ce qui entraîne finalement la tentation d'illustrer ce manque par un nombre de péripéties en tous genres frôlant la surenchère.

Les différents combats qui composent "Nos Batailles" traitent une diversité foisonnante de sujets. Cette multiplicité permet éventuellement de toucher un plus large public. Elle frustre néanmoins par les nombreuses trames initiées sans être réellement exploitées. Ce voyage initiatique aux couleurs tristes d'un homme qui apprend à devenir père dans la tragédie est donc émouvant par le jeu de ses acteurs. Cependant, le scénario, quant à lui, n'est peut-être pas aussi novateur et bouleversant que ce qui semblait entrepris.
Auteur :Jade Briend-Guy
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