10 décembre 2018
Critiques

Nuits blanches sur la jetée : Critique n° 1

Paul Vecchiali fait partie de ces réalisateurs français des années 70 injustement oubliés du sacro-saint « grand public » : Michel Deville, Jean-Claude Biette, Nelly Kaplan, Marie-Claude Treilhou... Et pourtant, à quatre-vingt quatre ans, il peut se targuer d'être l'auteur d'une oeuvre aussi dense que polymorphe (cinéma, théâtre, télévision) ; lui qui aurait pu tomber dans le gouffre d'un cinéma d'auteur cryptique post-Nouvelle Vague. Thriller ("L'étrangleur"), comédie ("Femmes, Femmes") ou encore film noir ("Change pas de main"), on croirait presque voir la programmation d'un multiplexe de centre commercial. D'ailleurs, son influence parcourt l'œuvre de cinéastes contemporains comme Axelle Ropert ou Serge Bozon, qui ne manquent pas, à l'occasion, de raviver sa mémoire le temps d'une interview. Comment expliquer alors l'amnésie des spectateurs depuis maintenant plus de dix ans ? Par la subversion d'un cinéma qui nous plonge dans un univers interlope à contre-courant de l'ère giscardienne ? Sûrement pas en 2015. Car Paul Vecchiali est avant tout un poète amoureux du sublime, un cinéaste de l'épure qui se rit des conventions du genre, un somnambule qui vagabonde au hasard dans les rues.

Ses dernières nuits blanches, tel le narrateur de la nouvelle éponyme de Dostoïevski, il les a passées sur la jetée du port de Sainte-Maxime, où se rejoue le scénario des adaptations antérieures de Bresson et Visconti. Ici s'arrête l'hommage furtif du cinéaste qui place son double dostoïevskien, Fédor, au centre d'un argument des plus simples : quatre nuits, un homme, une femme. « Que le diable t'empale ! » adresse le jeune rêveur au vieil homme, et le blasphème devient incantation tutélaire. De l'obscurité peut alors naître la clarté, matérialisée par un rayon vert rhomérien, celui du phare de la jetée, sous lequel sommeille Natacha, une femme extra-ordinaire.

Dans ce monde, ou plus précisément ce « rêve vécu de l'intérieur », on aime d'un amour réel, mais absolu ; celui qui provoque le crime conjugal du père de Fédor. Les passions ne peuvent s'envisager ici sans un absolu. Ainsi, ce type ordinaire qui n'ose aborder les femmes dans la rue se réfugie la nuit venue dans les méandres de son imagination, pris au piège d'un jeu d'attraction et de répulsion avec un idéal féminin jamais atteint, si loin, si proche. Natacha, incarnation éphémère de ce rêve, le lui dira bien : « il faut tout recommencer » à jamais. C'est le seul rempart contre ce même amour qui la fait souffrir pour un homme méprisant. Pascal Cervo et Astrid Adverbe, respectivement Fédor et Natacha, quatre nuit durant, peupleront l'espace de mots et de danses. L'amitié qui se lie entre les deux protagonistes se mue en amour fou jusqu'à la séparation finale, provoquée par un homme dont la timidité flirte avec le masochisme.  Restent des souvenirs de la maison des rêves, des notes du carnet d'un cinéaste qui trouve son bonheur dans le mal-être amoureux.

Paul Vecchiali met en scène ces élans contradictoires dans un dispositif a priori théâtral, très en vogue ces derniers temps chez les plus jeunes de nos réalisateurs octogénaires : Roman Polanski ("La Vénus à la Fourrure"), Alain Resnais ("Aimer, boire et chanter"), etc. Il suffit de se référer au « où, quand, comment, pourquoi » décrit ci-dessus pour s'en convaincre. Mais la mention « Antidogma 10 » en ouverture inscrit le film dans la recherche d'une forme cinématographique pure, dans la discontinuité du Dogme danois. D'un plan large à un plan américain, le découpage simple affirme ce même anti-dogmatisme. La question de « l'effet cinéma » appartient à un autre âge, celui des travellings et des affaires de morale. Au-delà de la provocation, c'est ainsi une profonde liberté qui s'exprime dans ce film, celle d'un cinéaste qui invoque les figures fantasmatiques de sa jeunesse, parmi lesquelles Danielle Darrieux chez Max Ophüls. De même, il suffit d'un gros plan pour que la lumière de Philippe Bottiglione irrise la chevelure d'Astrid Adverbe, rappelant ainsi les grandes heures du classicisme hollywoodien. On se prend alors à rêver d'une cinégénie nouvelle, celle d'une Ava Gardner des temps modernes filmée à l'Iphone dans la lumière d'un projecteur.

Rendez-vous est pris avec le cinéaste, qui prépare déjà son « Antidogma 2 », une histoire d'amour, de cruauté et de peur, entre Fédor et Natacha, Pascal Cervo et Astrid Adverbe, un homme et une femme. Rendormons-nous sereins, car Paul Vecchiali vient de nous offrir le film le plus follement romantique de ce début d'année.
Auteur :Boris Szames
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