14 novembre 2018
Critiques

Okja : Petit Potam

Chez nous, au Quotidien Du Cinéma, on défendra toujours le visionnage dans les salles obscures, notre terrain de prédilection, celui où nous vivons nos plus belles aventures. Quand on nous propose de découvrir ou de redécouvrir le fessier bien confortablement vissé au fond d'un fauteuil rouge - ou pas rouge, des fois - devant la plus belle toile du monde Impitoyable de Clint Eastwood, Le Privé de Robert Altman, Pas De Printemps Pour Marnie d'Alfred Hitchcock et bientôt Memories Of Murder de Bong Joon-Ho, on ne réfléchit pas et on fonce même si on peut l'avoir en DVD ou en VOD parce que ce qui nous importe avant tout, c'est l'oeuvre en elle-même. Ce n'est pas pour autant qu'on néglige la question du rapport au long-métrage par le prisme du support sur lequel on le découvre puisque, comme vous avez pu le deviner au travers des précédentes lignes, on accorde une grande importance aux conditions dans lesquelles on peut voir un film. Tout de même, au Quotidien Du Cinéma, on n'est pas trop sectaires et on n'aime pas trop rentrer dans des polémiques où on fait passer la qualité de ce que l'on voit derrière des enjeux crypto-politico-éthico-artistiques donc quand on nous dit qu'on ne pourra voir le dernier Bong Joon-Ho que sur Netflix, on ne joue pas les vierges effarouchées et on y va parce que de un, le bougre est loin d'être la moitié d'une brêle donc on peut y aller sans trop craindre le traquenard surtout si on a un peu suivi le festival de Cannes et de deux, on veut découvrir un film dans les meilleures conditions possibles et quand celui-ci ne bénéficie pas d'une sortie en salles, un visionnage sur Netflix reste tout de même une option plus qu'honorable : choix de la langue et du sous-titrage, bonne qualité d'image, possibilité de revenir en arrière quand notre cerveau a un peu lâché l'intrigue ... On peut même prendre des notes encore plus facilement pour en faire une critique donc quand voir un film, c'est pour le travail, c'est peut-être pas si mal.

Autant commencer par ce qui ne va pas trop dans Okja parce que ça va aller vite et que ça va permettre de s'en débarrasser d'entrée de jeu, à savoir la manière dont il aborde son sujet. Le dernier long-métrage de Bong Joon-Ho aborde plein de thématiques très intéressantes et en extrait beaucoup de choses qui donnent à réfléchir mais il manque un peu de finesse dans la manière qu'il a de traiter son propos. On se prend la réflexion en pleine gueule de manière un peu trop ostentatoire notamment vers la fin lorsque l'on s'introduit dans un abattoir et que l'on se dit que l'on a davantage envie de goûter à la super-côte de porc que de plaindre les bêtes qui se font abattre de manière relativement sale. Pourtant, cela n'empêche pas le spectateur d'être complètement pris par les plans suivants de super-cochons qui prennent conscience du funeste destin qui se présente à eux : ils lancent des regards apeurés aux gens qui passent devant eux, ils hurlent à la mort et il y en a même qui balancent leur petit porcelet hors de l'enclos. C'est notamment grâce à la photographie bleue-nuit de Darius Khondji - on avait déjà dit que c'était un bon gars bien full-valeurs comme on aime quand on avait parlé de son travail de maître sur The Lost City Of Z il y a quelques mois - que cette séquence dégage une douleur toute poétique. Sans trop dévoiler de choses, ce moment et le court épilogue qui le suivra forment une conclusion dont l'amertume inattendue n'a d'égale que la lucidité du regard qu'elle porte sur notre monde notamment. En effet, Bong Joon-Ho passe son troisième acte à avancer les pions qui lui permettront d'arriver de manière intelligente à cette fin qui tombe comme un mur face à l'idéalisme de certains de ses personnages tout en prenant à revers les attentes du spectateur mais avec une maîtrise imparable. 

C'est une conclusion qui en dit long sur la place que l'on laisse occuper aux idéaux dans un monde de plus en plus matérialiste mais Okja n'est pas - que - un réquisitoire à l'encontre d'un capitalisme déshumanisé et destructeur puisqu'il a l'intelligence de ne traiter cet aspect que sur une très courte partie du film. De ce fait, le long-métrage de Bong Joon-Ho signifie qu'il est conscient qu'il ne pourrait rien développer qui donne véritablement à réfléchir autour de ce thème pendant une heure et cinquante-et-une minutes et même en ne le faisant que pendant quelques instants, la réussite n'est pas totale même si elle est réelle puisqu'elle apporte une illustration supplémentaire au questionnement de la place d'un idéal dans notre monde, questionnement central d'un film qui traite de la naïveté et de l'innocence toutes enfantines de personnages qui essaient de préserver une certaine intégrité ou une certaine pureté quand ils choisissent ou sont contraints de se mettre au service d'une cause qui va bien plus loin que l'éthique individuelle. Les limites de notre engagement et de notre dévouement à quelque chose de bien plus grand que nous peuvent même parfois être questionnées par le recours à l'absurde au travers par exemple d'un activiste qui refuse totalement de s'alimenter parce que même consommer une tomate reviendrait selon lui à cautionner l'empreinte carbone engendrée par son transport. Cela peut également se faire grâce à une exploitation astucieuse non seulement des attentes du spectateur mais aussi de l'humour par le biais d'un chauffeur de camion salarié de Mirando, l'entreprise qui produit la viande de super-cochon, que l'on filme comme si il était un membre du Front de Libération des Animaux, le groupe d'activistes qui essaie de sauver les super-cochons en exposant au monde entier la manière dont les animaux sont traités, infiltré au sein de l'entreprise agroalimentaire et qui s'avérera au final ne pas être lié au groupe mais qui se réjouira presque tout de même du coup dur porté à son employeur lorsque la marchandise qu'il transportait sera détournée. D'ailleurs, ce détournement donne lieu à une belle scène d'action sur une musique pleine d'entrain illustrant de la meilleure des manières la mentalité de ces personnages facétieux qui se joue d'ennemis issus d'une sphère typiquement adulte avec le goût pour l'amusement d'un enfant : on met involontairement le zbeul dans une galerie marchande en essayant de rattraper le super-cochon en turbo-panique, on sort des parapluies pour se protéger des seringues hypodermiques, on vide des sacs de billes derrière nous pour semer nos poursuivants, on tapote même le derrière du super-cochon pour qu'il envoie des boulettes sur le dernier gars en train de nous courir après ... La volonté des membres du Front de Libération des Animaux de mener leurs actions en évitant absolument toute forme de violence a également quelque chose de très enfantin puisqu'ils souhaitent renouer avec la figure du chevalier blanc qui ne recourt pas à la force brute pour faire adhérer les autres à sa cause. Pourtant, cette recherche de pureté et de noblesse deviendra de plus en plus illusoire voire hypocrite alors que les événements se succéderont et les conduiront à mettre les mains dans le cambouis. 

L'hypocrisie, l'enfance et la confrontation avec une réalité toute adulte se retrouveront également au sein de Mirando et ce dès le générique de début. Toute vêtue de rose pâle et affublée d'un appareil dentaire et se montrant la plus agréablement candide possible lorsqu'elle parle, la sœur jumelle de la précédente dirigeante de l'entreprise présente la prochaine production de Mirando à une assemblée de journalistes réunis pour une conférence de presse où ils assistent au plus joli Prezy du monde avant de conclure avec une sèche froideur par la principale raison pour laquelle on a décidé de faire de la viande avec les super-cochons, à savoir parce qu' " ils ont putain de bon goût. ". Dès le début, Okja commence à mettre en avant les limites et les paradoxes de la responsabilité sociétale d'une telle entreprise qui essaie de masquer sous des apparences chatoyantes une activité qui consiste pourtant à tuer pour nourrir. Cet antagoniste trouvera tout de même de la nuance au fil de la progression du film lorsqu'elle pourra se déflorer en nous faisant part des désillusions qu'elle se prend dans la face depuis qu'elle a décidé de se lancer dans une formation autour de nouvelles méthodes et pratiques entrepreneuriales pour reprendre une entreprise familiale que les précédents dirigeants, à savoir son père et sa sœur jumelle, menaient avec inhumanité. On se prend même presque d'empathie pour elle lorsque l'un de ses assistants lui suggère une idée avec une façon de procéder qui relève plus de la manipulation que de la proposition et lorsque sa sœur jumelle reprend les choses en main tout en récupérant ledit assistant, c'est comme si les deux personnages n'en formaient qu'un seul qui a été progressivement et complètement transformé par les événements du long-métrage. Cette dichotomie entre la nature intrinsèque de Mirando et la manière dont elle essaie de se présenter au public fait également de Okja une oeuvre qui questionne la manipulation des images et la prééminence de la forme sur le fond, de l'apparence sur la réalité par la dénonciation du rôle des médias - " Vous avez l'air plus sympa que celle qui vous précède. ", déclare un journaliste lors de la conférence de presse. - parce que c'est par leur naïveté et leur passivité qu'une telle entreprise peut se vendre ainsi. Non seulement le spectacle du scientifique/présentateur incarné par Jake Gyllenhaal vient totalement illustrer la charge du film à l'encontre de la communication médiatique lénifiante qui peut être orchestrée autour d'une entreprise aussi moralement discutable mais elle permet de plus d'illustrer une autre facette de l'enfance condamnée à échouer parce qu'elle en illustre l'immaturité, la non maîtrise des émotions et le gavage au divertissement puéril qui déconnecte des véritables problèmes de notre environnement.

À l'inverse, la figure de l'enfance incarnée par la protagoniste Mija constitue l'antithèse la plus totale de celles que l'on peut retrouver dans les personnages de Tilda Swinton et de Jake Gyllenhaal. Premièrement, elle vit dans un environnement totalement naturel aux couleurs qui n'ont rien d'artificielles et où le spectateur se sent apaisé alors que tout ne serait presque que vaine agitation du côté des antagonistes. Il se dégage de cette forêt coréenne une sérénité et une poésie qui incitent tout de suite à l'apaisement et laissent entrevoir un traitement panthéiste de la nature. Mija incarne la figure de l'enfant sage - sage au sens de sagesse - parce qu'elle n'est motivée que par une vie simple, humble et innocente mais aussi parce qu'elle a le courage de parler et d'agir en toute honnêteté vis-à-vis des dérives de l'environnement industriel et commercial dans lequel elle sera projetée. Il est difficile de ne pas penser à Miyazaki dans les interactions entre la petite fille et sa super-truie notamment lorsqu'elle dort sur son ventre. En parlant de Okja, cette créature a été très intelligemment pensée puisqu'elle mélange le cochon, l'hippopotame et le chien. Le premier animal se rapproche tellement de nous sur un plan génétique que le verrat adulte aurait paraît-il le même niveau intellectuel et mental qu'un enfant de sept ans. Même si il est délicieux, cela devrait être l'un des derniers animaux que l'Homme devrait occire pour se sustenter. Pour le deuxième, il est impossible de ne pas y penser au vu de sa couleur de peau, de sa morphologie, de son museau et même de sa manière de déféquer. De plus, il s'agit d'un animal sauvage donc quelque chose qui n'est pas fait pour être cloîtré dans un enclos pour ensuite se retrouver dans une assiette. Enfin, le troisième est l'un des animaux les plus affectueux que l'on puisse imaginer et beaucoup de gens seraient révulsés à l'idée de goûter à sa viande. En conclusion, la conception de la créature mais aussi les comportements qui mettent en avant sa sensibilité - elle réclame des câlins, elle pleure ... - convergent vers une empathie totale pour elle et, lorsqu'il voit des bribes d'images où elle est obligée de s'accoupler, le spectateur en éprouverait presque un malaise similaire à celui qu'il ressentirait si il s'agissait d'une femme fictive à laquelle il s'est attaché en train de se faire violer.

En bref, malgré un regrettable petit manque de finesse dans son propos global, Okja est une oeuvre assez profonde dans tout ce qu'elle peut développer et qui sait prendre à revers les attentes du spectateur en se parant d'une amertume voire d'une relative noirceur par la confrontation du besoin d'innocence à ce qu'il peut y avoir de plus déshumanisé et expurgé de moralité dans notre monde.

Auteur :Rayane Mezioud
Tous nos contenus sur "Okja" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"