1°)AVIS
Après
un Tiré à part plutôt british, Une affaire de goût à la française,
Bernard Rapp, dont c’est le troisième long métrage, change de
registre avec cette comédie légère installée sous les cieux
espagnols. Un projet plus personnel puisqu’il ne s’agit pas
ici d’une adaptation littéraire. Rapp souhaitait entre autre
abandonner cette étiquette british un peu austère et froide
qu’on lui collait volontiers. C’est ainsi qu’en hispanophile
averti (eh oui !), il s’est dirigé vers l’Espagne et sa chaleur
naturelle, en peuplant son film de personnages colorés, plein
de vie, détendus mais sensibles et fins à la fois. Des personnages,
tout compte fait, qui lui ressemblent plus, pour qui a eu l’occasion
de l’approcher.
Pas
si grave est une fable, un voyage initiatique qui mène ces « faux
frères » vers une source commune, au son d’une musique entraînante
(Manu Chao et Sergent Garcia côtoient des morceaux de trompette,
instrument de prédilection du réalisateur et d’un des héros),
dans cette voiture jaune qui est aussi un personnage à part
entière. La plupart des situations qui ont inspiré Bernard Rapp
proviennent d’expériences vécues ou entendues et il est évident
qu’il a pris énormément de plaisir à nous les raconter.
Outre
la musique qui tient une place importante dans ce film, des
thèmes qui lui sont chers, tels que la famille, l’amitié, la
reconnaissance, la gratitude ou l’amour (grands thèmes universels)
y sont évoqués. Pas si grave est aussi un hommage à l’art, à
l’engagement politique, finalement à la liberté. Et s’il prend
sa source dans des histoires intimes assez douloureuses, Pas
si grave conserve un fond proprement optimiste dont le message
pourrait se réduire à ce qu’évoque le titre : la vie a ses moments
difficiles et l’on ne peut occulter le passé, mais après tout,
on avance et tout n’est pas si grave.
Signalons
la présence d’acteurs talentueux, comme Sami Bouajila, Romain
Duris, Jean-Michel Portal, Pep Munne et surtout la sublime Leonor
Varela, éblouissante de beauté et de personnalité. Quelques
bémols tout de même à cette sympathique entreprise. Pas si grave
met quelque temps à démarrer et ne fonctionne tout à fait que
lorsque le trio, voire le quatuor, se forme réellement sous
le soleil espagnol. Ensuite, il est évident qu’en faisant une
comédie légère, qui pourtant s’appuie sur un fond douloureux,
Pas si grave est forcément moins troublant, moins fort que ne
pouvait l’être le prometteur Une affaire de goût.
Plus
de légèreté donc, c’est le choix de Bernard Rapp et l’occasion
peut-être pour un plus large public de découvrir ses talents
de réalisateur. Avec l’espoir d’apprécier un quatrième film
qui allie les qualités propres à chacun de ses films.
Alessandro
Di Giuseppe
2°)AVIS
Bernard
Rapp nous avait prévenus : « oubliez mes deux précédents
films lorsque vous irez voir celui-ci ! ». D’une certaine
façon, il avait raison de nous préparer de la sorte. On a ici
affaire à une comédie alors que le réalisateur de Tiré à Part
et d’Une Affaire de Goût nous avait habitués à des films noirs,
vénéneux, sophistiqués et jubilatoires.
Alors, certes,
avec pour seule référence la bande-annonce qui tournait déjà
sur nos écrans, on subodorait un changement de ton radical,
et même on craignait d’être déçu… Oui, les bandes-annonces sont
parfois trompeuses et l’on craignait, d’autant plus sincèrement
que les deux réalisations précédentes de Bernard Rapp étaient
particulièrement réussies, de voir sombrer ce cinéaste tardif
mais très fin dans la comédie à la française, efficace, rythmée
mais souvent bien superficielle…
Mais c’était
manquer gravement de confiance envers Rapp. Il nous livre en
effet une comédie efficace et rythmée, mais dont la légèreté
n’est que de surface. Réalisateur et scénariste à la fois, Rapp
confie avoir mis beaucoup de choses personnelles dans ce film.
Le résultat est d’une justesse remarquable. Les scènes humoristiques,
qui sont loin de constituer la seule raison d’être de ce film,
sont toujours très bien amenées, jamais grassement appuyées,
et l’on est libre de les saisir au passage, au gré de notre
avancée dans l’univers des trois héros (les trois acteurs sont
vraiment excellents). Bernard Rapp a assez de finesse pour ne
pas tomber dans les travers de la comédie française telle qu’elle
se fait actuellement. Il prend un malin plaisir à régler leur
compte aux machos, ou à faire voler en éclats les clichés sur
les femmes et les homosexuels qui sont monnaie courante dans
le cinéma grand public.
On ne pouvait
en attendre moins de ce cinéaste discret, mais qui a un univers
et des préoccupations bien à lui. Si bien que, malgré le contraste
entre ses deux premiers film et Pas Si Grave, on peut déjà parler
d’une certaine cohérence dans l’œuvre de Bernard Rapp. Non
seulement le bonhomme est un cinéphile averti, mais il a réussi
à digérer ses influences, à les incorporer à sa réalisation
pour livrer des films personnels, qui ne versent pas dans la
bête démonstration. Mais c’est aussi de cohérence thématique
dont il est question dans le cinéma de Rapp, aussi bizarre que
cela puisse paraître. L’intrigue, chez lui, n’est que prétexte.
Ce qui ne veut en aucun cas dire qu’il ne la soigne pas ;
on ne peut définitivement pas dire qu’il ne se passe rien dans
un film de Bernard Rapp (de toute façon, pour ma part, un film
dans lequel il ne se passe rien ça n’existe pas). Ce qui intéresse
le réalisateur ici, comme dans ses autres films, c’est filmer
les liens entre les gens… Quoi de plus invisible, quoi de plus
insaisissable, quoi de moins cinématographique me direz-vous ?
Et pourtant Rapp excelle dans cet exercice qui consiste en l’observation
minutieuse des liens qui se désagrègent ou se tissent entre
les personnages.
Toute la
force de ce film, sous couvert d’un récit initiatique et d’aventure,
c’est de nous présenter la naissance, l’émergence de liens forts
entre trois frères. Liens qui n’existent que potentiellement,
que l’on pouvait nommer sans qu’ils aient pour autant un sens.
Et c’est précisement le but du film que de donner un sens, une
force à ces liens.
Pablo, le
père adoptif des trois « frères » sculpte des objets
de récupération. André, ancien torero, entraîne des jeunes avec
un « taureau » fait d’un vélo, de cornes… Il y a cette
très belle idée au centre du film qu’un amas hétéroclite, que
des objets de récupération, peuvent devenir quelque chose de
beau selon la façon dont on les regarde, selon le sens qu’on
veut bien leur donner. Les trois héros sont frères, pas génétiquement,
ils sont frères adoptifs, ils sont frères dans les faits… Ce
qui motive le film ce n’est « que » cela : saisir
ces moments où les frères se sentent vraiment, émotionnellement,
affectivement devenir frères, et fils de Pablo.
Mais il
serait encore réducteur de ne voir que cet aspect du film, qui
est aussi une réflexion sur les origines, l’identité sociale
et sexuelle, et bien d’autres choses encore. Quand une comédie
française peut allier une telle force émotionnelle et un sous-texte
de cette richesse, elle mérite plus que jamais qu’on la soutienne.
Benjamin
Thomas
Le
Quotidien du Cinéma est également producteur d'un
magazine radio consacré au cinéma. Retrouvez chaque
samedi à partir de 14h "Les aventuriers des salles
obscures" sur Radio Campus, 106.6 FM ou sur internet grâce
au site : campuslille.com.
Qu'on se le dise...