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PAS SI GRAVE

Un film de Bernard Rapp avec Romain Duris, Sami Bouajila et Jean-Michel Portal.

Sortie le 05 mars 2003.

 

 

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Pablo, ancien combattant de la guerre d'Espagne, se sent sur le point de mourir. Il envoie alors ses trois fils adoptifs, originaires de Liège, sur les traces de son passé mouvementé. Ces derniers croiseront sur leur route deux vieux anarchistes manipulateurs, un capitaine de la Guardia Civil étrange à bien des égards, un ancien toréro tenancier de bistrot ainsi qu'un commandant qui confond sa caserne avec un opéra. Charlie, l'un des trois frères, trouvera l'amour aux côtés de la belle Angela, tandis que les deux autres trouveront un sens à leur propre vie.

1°)AVIS

Après un Tiré à part plutôt british, Une affaire de goût à la française, Bernard Rapp, dont c’est le troisième long métrage, change de registre avec cette comédie légère installée sous les cieux espagnols. Un projet plus personnel puisqu’il ne s’agit pas ici d’une adaptation littéraire. Rapp souhaitait entre autre abandonner cette étiquette british un peu austère et froide qu’on lui collait volontiers. C’est ainsi qu’en hispanophile averti (eh oui !), il s’est dirigé vers l’Espagne et sa chaleur naturelle, en peuplant son film de personnages colorés, plein de vie, détendus mais sensibles et fins à la fois. Des personnages, tout compte fait, qui lui ressemblent plus, pour qui a eu l’occasion de l’approcher.

Pas si grave est une fable, un voyage initiatique qui mène ces « faux frères » vers une source commune, au son d’une musique entraînante (Manu Chao et Sergent Garcia côtoient des morceaux de trompette, instrument de prédilection du réalisateur et d’un des héros), dans cette voiture jaune qui est aussi un personnage à part entière. La plupart des situations qui ont inspiré Bernard Rapp proviennent d’expériences vécues ou entendues et il est évident qu’il a pris énormément de plaisir à nous les raconter.

Outre la musique qui tient une place importante dans ce film, des thèmes qui lui sont chers, tels que la famille, l’amitié, la reconnaissance, la gratitude ou l’amour (grands thèmes universels) y sont évoqués. Pas si grave est aussi un hommage à l’art, à l’engagement politique, finalement à la liberté. Et s’il prend sa source dans des histoires intimes assez douloureuses, Pas si grave conserve un fond proprement optimiste dont le message pourrait se réduire à ce qu’évoque le titre : la vie a ses moments difficiles et l’on ne peut occulter le passé, mais après tout, on avance et tout n’est pas si grave.

Signalons la présence d’acteurs talentueux, comme Sami Bouajila, Romain Duris, Jean-Michel Portal, Pep Munne et surtout la sublime Leonor Varela, éblouissante de beauté et de personnalité. Quelques bémols tout de même à cette sympathique entreprise. Pas si grave met quelque temps à démarrer et ne fonctionne tout à fait que lorsque le trio, voire le quatuor, se forme réellement sous le soleil espagnol. Ensuite, il est évident qu’en faisant une comédie légère, qui pourtant s’appuie sur un fond douloureux, Pas si grave est forcément moins troublant, moins fort que ne pouvait l’être le prometteur Une affaire de goût.

Plus de légèreté donc, c’est le choix de Bernard Rapp et l’occasion peut-être pour un plus large public de découvrir ses talents de réalisateur. Avec l’espoir d’apprécier un quatrième film qui allie les qualités propres à chacun de ses films. 

Alessandro Di Giuseppe

 

 

2°)AVIS

Bernard Rapp nous avait prévenus : «  oubliez mes deux précédents films lorsque vous irez voir celui-ci ! ». D’une certaine façon, il avait raison de nous préparer de la sorte. On a ici affaire à une comédie alors que le réalisateur de Tiré à Part et d’Une Affaire de Goût nous avait habitués à des films noirs, vénéneux, sophistiqués et jubilatoires.  

Alors, certes, avec pour seule référence la bande-annonce qui tournait déjà sur nos écrans, on subodorait un changement de ton radical, et même on craignait d’être déçu… Oui, les bandes-annonces sont parfois trompeuses et l’on craignait, d’autant plus sincèrement que les deux réalisations précédentes de Bernard Rapp étaient particulièrement réussies, de voir sombrer ce cinéaste tardif mais très fin dans la comédie à la française, efficace, rythmée mais souvent bien superficielle…

Mais c’était manquer gravement de confiance envers Rapp. Il nous livre en effet une comédie efficace et rythmée, mais dont la légèreté n’est que de surface. Réalisateur et scénariste à la fois, Rapp confie avoir mis beaucoup de choses personnelles dans ce film. Le résultat est d’une justesse remarquable. Les scènes humoristiques, qui sont loin de constituer la seule raison d’être de ce film, sont toujours très bien amenées, jamais grassement appuyées, et l’on est libre de les saisir au passage, au gré de notre avancée dans l’univers des trois héros (les trois acteurs sont vraiment excellents). Bernard Rapp a assez de finesse pour ne pas tomber dans les travers de la comédie française telle qu’elle se fait actuellement. Il prend un malin plaisir à régler leur compte aux machos, ou à faire voler en éclats les clichés sur les femmes et les homosexuels qui sont monnaie courante dans le cinéma grand public. 

On ne pouvait en attendre moins de ce cinéaste discret, mais qui a un univers et des préoccupations bien à lui. Si bien que, malgré le contraste entre ses deux premiers film et Pas Si Grave, on peut déjà parler d’une certaine cohérence dans l’œuvre de Bernard Rapp. Non seulement le bonhomme est un cinéphile averti, mais il a réussi à digérer ses influences, à les incorporer à sa réalisation pour livrer des films personnels, qui ne versent pas dans la bête démonstration. Mais c’est aussi de cohérence thématique dont il est question dans le cinéma de Rapp, aussi bizarre que cela puisse paraître. L’intrigue, chez lui, n’est que prétexte. Ce qui ne veut en aucun cas dire qu’il ne la soigne pas ; on ne peut définitivement pas dire qu’il ne se passe rien dans un film de Bernard Rapp (de toute façon, pour ma part, un film dans lequel il ne se passe rien ça n’existe pas). Ce qui intéresse le réalisateur ici, comme dans ses autres films, c’est filmer les liens entre les gens… Quoi de plus invisible, quoi de plus insaisissable, quoi de moins cinématographique me direz-vous ? Et pourtant Rapp excelle dans cet exercice qui consiste en l’observation minutieuse des liens qui se désagrègent ou se tissent entre les personnages. 

Toute la force de ce film, sous couvert d’un récit initiatique et d’aventure, c’est de nous présenter la naissance, l’émergence de liens forts entre trois frères. Liens qui n’existent que potentiellement, que l’on pouvait nommer sans qu’ils aient pour autant un sens. Et c’est précisement le but du film que de donner un sens, une force à ces liens. 

Pablo, le père adoptif des trois « frères » sculpte des objets de récupération. André, ancien torero, entraîne des jeunes avec un « taureau » fait d’un vélo, de cornes… Il y a cette très belle idée au centre du film qu’un amas hétéroclite, que des objets de récupération, peuvent devenir quelque chose de beau selon la façon dont on les regarde, selon le sens qu’on veut bien leur donner. Les trois héros sont frères, pas génétiquement, ils sont frères adoptifs, ils sont frères dans les faits… Ce qui motive le film ce n’est « que » cela : saisir ces moments où les frères se sentent vraiment, émotionnellement, affectivement devenir frères, et fils de Pablo. 

Mais il serait encore réducteur de ne voir que cet aspect du film, qui est aussi une réflexion sur les origines, l’identité sociale et sexuelle, et bien d’autres choses encore. Quand une comédie française peut allier une telle force émotionnelle et un sous-texte de cette richesse, elle mérite plus que jamais qu’on la soutienne. 

Benjamin Thomas

 

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