19 décembre 2018
Critiques

Pentagon Papers : Les aventuriers du rapport maudit

Au cinéma comme ailleurs, on considère le génie comme synonyme de rareté. Peut-être plus encore dans le cas du 7ème Art, où le temps écoulé entre l'idée d'une œuvre et sa matérialisation participe bien souvent à construire sa mythologie dans l'inconscient populaire (dernier exemple en date : "Mad Max : Fury Road"). Les choses sont un peu différentes concernant Steven Spielberg, capable d'enchaîner les tournages au rythme d'un artisan de l'âge d'or des studios tout en posant des jalons destinés à devenir des cas d'écoles. "A.I. Intelligence Artificielle", "Minority Report" et "Arrête-moi si tu peux" : quel autre cinéaste pourrait se vanter d'avoir sorti trois œuvres de cette trempe dans un laps de temps à peine plus court que la conception d'une grosse prod' moyenne ? (de septembre 2001 à février 2003).

Là réside la magie du réalisateur: la capacité à mettre en œuvre ce qui s'apparente à des projets d'une vie pour d'autres sur le rythme de celui qui n'a pas besoin de forcer son talent pour le laisser parler. Une singularité que le cinéaste a souvent mis à profit pour satisfaire des envies en apparence antagonistes, entre une volonté d'affirmer son statut sur le domaine sur lequel son drapeau est planté à tout jamais (le film grand-public), et celle de jouer sur des terrains moins évidents (ou « plus adulte » comme le diraient les lecteurs des Inrocks). En apparence seulement. Car sa carrière bicéphale sur le papier n'a jamais cessé d'être homogène à l'écran, pour peu que l'on considère le cinéma en tant que langage DES images, principale et au final seule clé d'entrée valable dans une œuvre dont la cohérence réside dans l'éloquence de son découpage. 

En attendant de rattraper la génération des millenials par le coltard avec "Ready Player One" en mars, c'est donc "Pentagon Papers" qui ouvre le bal du combo Spielby 2018. Une œuvre qui s'inscrit dans la droite lignée du Pont des espions, et son désir de parler de l'Amérique d'aujourd'hui à travers le prisme de son histoire, de stigmatiser ses dérives pour mieux en célébrer la grandeur quand les principes l'emportent sur le pragmatisme. Comme d'habitude chez Spielberg, le dilemme repose sur les épaules d'individus pas (ou peu) préparés à l'assumer. En l'occurrence Katherine Graham, directrice du Washington Post depuis le suicide de son mari, qui éprouve des difficultés à s'imposer dans un monde d'hommes qui ne lui reconnaissent pas sa légitimité. En particulier, Dan Bradley, son rédacteur en chef tête brulée qui fonce tête baissée dans le scandale des Pentagon Papers, du nom de ce rapport révélant les manipulations des gouvernements américains concernant la Guerre du Vietnam. Et ce au moment même où le journal prépare une délicate entrée en Bourse…

Bien qu'une certaine critique, qui ne manque jamais une occasion de rappeler à quel point sa vision binaire du monde est imperméable au pouvoir d'évocation du médium, continue de séparer le Spielberg « entertainer » du Spielberg « mature », il ne faut que quelques minutes au réalisateur pour frapper d'inertie-une fois de plus- cette distinction. Passé le prologue, au cours duquel il reprend à son compte de façon faussement désincarnée les représentations les plus usitées de la guerre du Vietnam pour installer son contexte (un conflit devenu une routine à laquelle tout le monde s'est habitué, y compris les soldats), c'est son cinéma le plus populaire que Spielberg convoque. Contrastant avec la mécanique volontairement désincarnée de sa scène précédente, Spielberg met en scène le vol du rapport qui va déchainer les passions avec l'emphase opératique digne des "Aventuriers de l'Arche Perdue". La référence n'est pas innocente : en filmant ses journalistes comme des chasseurs de trésors, le cinéaste assimile le rapport à cet artefact susceptible de bouleverser l'ordre établi. Ce qui est justement le véritable sujet du film, à savoir la fin de la connivence entre le pouvoir politique et la presse.

La naissance du quatrième pouvoir comme une entité autonome et critique se manifeste ainsi dans la démarche animiste de Spielberg. Le réalisateur des "Dents de la Mer" s'emploie ainsi à faire du journal un personnage à part entière réagissant aux événements, lui insufflant une vie propre qui va de plus en plus se matérialiser au fur et  mesure de l'évolution du récit. Ça commence notamment en faisant réagir les locaux à l'unisson des journalistes, qui semblent taper sur leur machine à écrire pour comme s'il s'agissait de maintenir l'électrocardiogramme de la bête (le travail sur le son constitue une note d'intention en soit). Cette image préparera évidemment le spectateur à l'un des plans les plus emblématiques du film, lorsque l'excellent Bob Oedendirk tapera de façon frénétique l'article litigieux sur sa machine pendant que le bâtiment tremble au rythme de l'impression en cours, et de l'excitation qui l'anime…

Ainsi, dans un geste presque fétichiste, Spielberg dévoile toutes les composantes du journal au fur et à mesure que le récit se rapproche de la publication des papiers de la discorde. Une démarche qui permet au réalisateur d'honorer la tradition humaniste dans laquelle s'insère son cinéma, où les institutions sont constamment ramenées à la collectivité participant à son fonctionnement. Mais il concourt également à hyperboliser ces enjeux au sein même de la mise en scène.  On renverra ainsi le spectateur à cette plongée qui écrase de plus en plus  les personnages de Meryl Streep et Tom Hanks, à mesure que la caméra s'éloigne pour dévoiler les mécanismes d'impression du journal, comme s'il voulait diminuer s'agissait des organes d'une entité vivante. Ou encore à encore également à cette séquence finale, qui boucle la boucle avec son classique du cinéma d'aventures, en annonçant le Watergate comme si des cambrioleurs s'étaient incrustés dans le gigantesque hangar à reliques qui concluait Les aventuriers…

Comme à son habitude, Spielberg s'attache à illustrer cinématographiquement les concepts véhiculés par son histoire. Mais qu'il cite ainsi l'une de ses œuvres en apparence antinomiques avec son sujet illustre bien la propension du cinéaste à dépasser le régime purement symbolique sur lequel seraient restés  d'autres réalisateurs pour en faire un acteur vivant du récit. Une démarche qui se déploie également dans une mise en scène agressive, qui rompt avec la rythmique procédurale généralement de mise dans le genre. Le moindre coup de téléphone se transforme ainsi en morceaux de bravoure qui pourrait faire culminer la tension dramatique de dix films, et on aura surement l'occasion de revenir dans les années qui viennent sur l'hallucinant climax qui conclue le long-métrage. Ou comment avec deux pièces, quatre combinés et autant de personnages au bout des fils, Spielberg filme une conversation à plusieurs qui s'apparente à une scène d'action homérique, catalysant avec une puissance de frappe exceptionnelle les dilemmes pensant sur les épaules du personnage de Meryl Streep.

En effet, si "Pentagon Papers" est l'histoire d'une naissance, c'est aussi le récit d'une émancipation : celle de la directrice de publication du Post, aux fonctions depuis le suicide de son mari et perçue avant tout à travers le prisme de l'épouse dévoué par son entourage. Il est probable qu'en raison des polémiques qui secouent actuellement la planète, d'aucuns ont choisis d'insister plus que de raisons sur cette dimension. Or, c'est justement l'impression que donne parfois Spielberg sur ce thème, comme si l'époque lui interdisait de se contenter de l'inscrire en filigrane du sujet. Sa mise en scène à la fois subtile et puissamment évocatrice, ainsi que le jeu tout en nuances de Meryl Streep permettent pourtant de traiter la trajectoire de cette femme obligée de porter la condition féminine sur ses épaules pour tenir sa place sans empiéter. Mais le film donne parfois l'impression d'hésiter parfois à choisir son fil rouge, qu'il s'agisse de scènes superflues au cours desquelles la réalisation de Spielberg semble se figer,  ou de l'insistance peu judicieuse du scénario à vouloir extérioriser plus que de raison cet aspect.

Pourtant, il suffit de deux plans parfaitement symétriques, situés à la fois au début et à la fin du film pour délimiter le parcours du personnage de Meryl Streep et incarner la charge symbolique endossée par Kay Graham. Mais cette charge symbolique se convertit difficilement en force cinétique, Spielberg échouant à totalement emboiter ses différentes histoires. Un peu comme si Spielberg ne savait pas toujours quel sujet choisir, contrairement à ses personnages possédées par le jusqu'au boutisme de leur quête.
Auteur :Guillaume Méral
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