19 décembre 2018
Critiques

Ready Player One : L’homme qui ne voulait (plus) être roi

Cela fait plusieurs années maintenant que Steven Spielberg s'est mis en retrait du genre « spielbergien », marque déposée dont se prévaut le tout-Hollywood dès lors qu'il s'agit de raconter une histoire hors du commun à hauteur d'enfants. Un passage de flambeau officieux qui a vu ses épigones autoproclamés déferler sur le cinéma ces dernières années, pour le meilleur (Juan Antonio Bayona) et pour le pire (tous les autres, ou presque). De fait, plus encore qu'un style et un savoir-faire, l'héritage du cinéaste s'est transformé en madeleine de Proust derrière laquelle court l'entièreté des acteurs de l'industrie. Les studios donc, mais aussi les nostalgeeks figés dans une époque révolue, qui ont mis sous cloche les émotions de leur enfance dans l'espoir qu'une séance « Ambin approved » n'en soulève le couvercle. Principal dépositaire des souvenirs celluloïdés qui ont façonné l'imaginaire de toute une génération, Spielberg s'est réincarné à son corps défendant en licorne pourchassée dans l'espoir de respirer à nouveau le liquide amniotique d'un âge d'or fantasmé.  

Bien conscient que le concept qu'il véhicule n'a plus grand-chose à voir avec le cinéma tel qu'il se fait un point d'honneur à le pratiquer, Spielberg n'a jamais essayer de se mettre à niveau du fantasme qu'il projette (et quand il essaie malgré tout, ça se passe moyen, cf : "Indiana Jones et Le Royaume du Crâne de Cristal"). Y compris dans des films comme "Les Aventures de Tintin" ou "Le Bon Gros Géant", tous deux dirigés vers un public plus jeune mais qui se gardaient bien de revenir sur les chemins qu'il avait déjà exploré. De fait, on ne doutait pas un seul instant que le réalisateur n'abordait pas "Ready Player One" comme un moyen de servir la soupe réclamée par les spectateurs avides de nostalgie lyophilisée. Mais il était évident qu'en adaptant un roman connu comme une célébration pantagruélique de la culture pop, il comptait d'une façon ou d'une autre reprendre la main sur cette créature qui lui échappé.


Mon royaume pour un bon film

Ainsi, "Ready Player One" n'est jamais l'œuvre d'un artiste venu revendiquer son territoire, même si le film s'impose instantanément comme une montagne appelée à surplomber les collines hollywoodiennes. Preuve en est les citations ouvertes à son cinéma, forcément pléthoriques au vu de la nature du sujet, mais qui n'engagent jamais à elles-seules l'univers dans lequel elles s'insèrent. Conscient que la notion même de culture populaire dépasse sa propre personne, Spielberg ne fait jamais de l'OASIS un théâtre d'(auto)références. Ceux qui attendaient de lui de substituer la connivence à l'identification en rejouant des scènes de sa propre filmographie jusqu'à plus soif en seront pour leurs frais. Vous êtes prévenus : pour le « crowd-pleaser » insouciant et inoffensif qui berce le public dans la mélodie de ses souvenirs, vous pouvez repasser (où taper à la porte de Disney).  

Le constat fera probablement hausser un sourcil à tous ceux qui persistent à penser que le réalisateur de L'Empire du Soleil n'a jamais fait que brosser son audience dans le sens de ses représentations. Ici, il suffit de se pencher sur le personnage de James Halliday joué par Mark Rylance, pour identifier la note d'intention sans détour qui anime le projet. Halliday, génie asocial derrière l'OASIS, jeu-vidéo devenu un système de réalité virtuelle dans laquelle se projette massivement la population de 2044, et instigateur d'un phénomène mondial qui a entraîné une grosse partie du monde dans son sillon avant d'être dépossédé de son œuvre par de puissants intérêts corporatistes. 

Nul besoin de clairvoyance pour identifier Spielberg (qui a récemment confié à quel point un problème de dyslexie l'avait complexé et fermé aux autres plus jeune) dans cette figure de démiurge dépité par sa propre création. Ce n'est pas la première fois que le réalisateur parle de lui à travers le personnage d'un de ses films. En cela, "Ready Player One" se révèle comparable à "Jurassik Park" dans sa volonté de faire le bilan en revenant au cinéma dont il a défini les contours. Mais la démarche prend un sens encore plus résolu avec celui-ci dans la mesure où contrairement au John Hammond de "Jurassic Park", Spielberg ne doute que très peu de lui lorsqu'il représente Halliday. 

De fait, force est de constater qu'en ce qui concerne le réalisateur l'analogie avec le personnage de Rylance s'arrête là. Non seulement Spielberg a fait évoluer sa carrière en dehors du carcan dans lequel on veut parfois le ramener, mais  cela fait longtemps qu'il est sorti de cette coquille où seul le cinéma comptait (depuis la naissance de son premier enfant précisément). Ses activités (de producteur notamment) qui en ont fait un mogul de l'industrie, sa consécration institutionnelle, son décryptage de sa filmographie dans un documentaire qu'HBO lui a consacré… Autant d'éléments qui entérinent l'image d'un artiste qui s'exprime à travers son art, mais sans avoir pour seul canal de communication avec le monde que l'exégèse de son œuvre. Les étapes sur lesquelles Halliday n'a cessé de buter, et que va franchir le jeune héros en s'émancipant progressivement de son admiration béate envers lui (il finira d'ailleurs par dire « Je ne suis pas James Halliwell »), Steven Spielberg les a franchis depuis longtemps. 


Miroir inversé

De fait, le reflet tendu par le personnage de Rylance ne concerne pas tant le réalisateur d'"E.T." que le public, véritable destinataire du message, particulièrement à travers le rapport qu'il entretient avec la culture pop. Si aujourd'hui le baromètre de Spielberg ne pointe plus de manière aussi assidue sur les vibrations du  Zeitgeist qu'auparavant, c'est la première fois qu'il interpelle aussi franchement le spectateur. Un mantra véhiculé dès l'introduction, rythmée par un tube tonitruant certifié 80's, qui dévoile le quotidien de Wade Watts (excellent Tye Sheridan) un ado comme on a croisé des tas dans le cinéma des années Reagan. Pour parfaire le schéma, il empoigne même son sac à dos comme s'il prenait le départ pour l'école. Refrain connu et repris en cœur à l'unisson, si ce n'est que l'on n'est pas en 1984 mais en 2044, et que la suburban avenante a laissé place à des bidonvilles constitués de mobil-homes miteux entassés les uns sur les autres. Quant aux voisins que l'on découvre au détour de ce panorama, ils ne vaquent pas à leurs occupations domestiques, mais s'agitent avec un casque de réalité virtuelle sur le visage. 

Autrement dit, la musique qui occupe l'espace sonore et évoque l'imaginaire décrit plus haut n'est pas là pour accompagner les images que nous voyons. C'est la bande-son de l'univers virtuel dans lequel évolue l'humanité dépeinte, à l'instar du héros pressé de rejoindre sa planque ou l'attends son équipement personnel. Il ne faut pas cinq minutes au réalisateur pour renvoyer au public le reflet de son rapport nécrosé aux icônes d'hier, dont l'adoration a viré à la désertion du réel. Pas plus que le héros ne prête attention à ce qui se passe autour de lui lorsqu'il dévale les étages de son immeuble de fortune, les voisins ne regardent le présent délabré dans lequel ils vivent.

Que l'on ne s'y trompe pas, Spielberg est bien trop attaché aux leçons des grands classiques pour jouer la carte de la disruption de manière tranchée. Les termes de ce postulat, il les formule  au sein même de sa mise en scène. Ainsi, son dispositif peut évoquer "Avatar", où le héros fuyait sa réalité pour se réincarner dans le monde nouveau qui s'ouvrait à lui. Mais à contrario de James Cameron, "Ready Player One" ne joue pas la carte du récit subjectif et définit l'implication du spectateur en dissociant la question du regard de celle du point de vue adopté. Un équilibre qui se manifeste particulièrement dans une première partie qui nous fait découvrir l'OASIS  à travers les yeux du héros. Le spectateur est ainsi constamment rattrapé par la vision terrifiante du genre humain qui parcourt de façon sous-jacente sa découverte de cet univers, comme si le réalisateur nous privait consciemment de jouir de ses possibilités à l'unisson du personnage de Wade.


Ouvre les yeux

Il est certain qu'une telle démonstration n'aurait sans doute pas eu la même pertinence sous la houlette d'un autre réalisateur. Or, non seulement Spielberg se met à la  hauteur de son sujet en rendant plus volontiers hommage à ses propres maîtres qu'en s'auto-citant  (voir cette séquence de train-fantôme hallucinante dans l'univers de "Shining" de Stanley Kubrick), mais il montre à quel point sa conscience aigüe des images évolue avec son époque. Ainsi, tout son génie réside dans la manière dont  il va indexer une donnée purement cinématographique (le point de vue) sur une donnée vidéoludique (agir sur son environnement immédiat) pour élaborer son récit. 

Et pour cause : c'est lorsque les personnages finissent par investir leurs affects  dans l'OASIS et que les enjeux du réel se répercutent dans le virtuel que l'aventure devient exaltante. "Ready Player One" renoue alors avec ce sens  de l'émerveillement propre au réalisateur, notamment lorsqu'il nous fait vivre le récit au rythme du groupe de protagonistes qui vient de se former (un club des cinq aussi inspirant et attachants que les meilleures productions Amblin). Un virage dans le point de vue qui se répercute également dans la gestion des régimes d'images, qui entremêle les deux niveaux de réalité là où la frontière tracée par Spielberg se révélait sans équivoque auparavant. Voir pour cela la façon dont le récit met progressivement en mouvement des protagonistes d'abord figés dans leurs enclos respectifs depuis lequel ils se connectaient à l'OASIS, avant de redécouvrir le monde à la faveur de l'urgence qui anime leur espace virtuel. 

La chose est particulièrement édifiante dans l'usage que fait le réalisateur des inserts, introduisant à plusieurs reprises des plans lives au sein de scènes se déroulant dans l'OASIS, et vice versa. Un geste qui ne doit rien au hasard, dans la mesure où il s'agit précisément d'instants cruciaux qui engagent les personnages. On pense à cette confrontation entre Wade et le bad guy, le premier scrutant l'autre par-delà son avatar comme pour marquer son engagement, ou ce moment où le dernier est dupé par l'équipe du héros en malmenant ses repères réels/ virtuels. Comme si l'OASIS devenait une excroissance des enjeux du réel, jusqu'à fondre l'espace virtuel et l'espace du monde dans une scénographie commune.

Il y a bien plus qu'une injonction de Steven Spielberg envers le public à s'émanciper de sa tutelle pour investir le monde dans "Ready Player One". C'est un constat quasi anthropologique que le cinéaste effectue alors qu'il fait du regard le commencement du mouvement, lorsqu'il ramène le jeu-vidéo aux affects qu'on y investit, lorsqu'il parle de la culture pop à l'aune du présent de ceux qui doivent l'investir. L'excitation qui s'empare du spectateur à la sortie du film provient de là, de cette capacité à parler de ce qui constitue l'humanité à travers l'essence des médiums qu'elle convoque pour s'exprimer. Médiums qui dialoguent à l'écran dans une synthèse visuelle aussi avant-gardiste (on le répète, mais le film est vraiment destiné à faire école) que d'une évidence de chaque instant. Regarder vers l'avenir, c'est avant tout prendre le présent en compte, et laisser le passé à sa place. 
Auteur :Guillaume Meral
Tous nos contenus sur "Ready Player One" Toutes les critiques de "Guillaume Meral"