18 décembre 2018
Critiques

Red Sparrow : Jaune devant, marron derrière

L'actualité récente n'a fait que le confirmer, et chaque semaine qui passe entérine un peu plus le constat : la Guerre Froide est bel et bien de retour. A l'instar de La fête à la maison, la coupe mulet, les sweat-shirts évasés, et autres fétiches des années 80/90 que l'on ne pensait (espérait) jamais revoir. Sentant les fragiles piliers du nouvel ordre mondial tanguer sous la pression vintage, Hollywood met depuis quelques années sa légendaire sagacité à profit pour préparer les esprits au retour du grand méchant popof dans le rétroviseur occidental. Après "John Wick", "The Equalizer", "Die Hard V" et "Khabib Nurmagomedov", "Red Sparrow" vient ajouter sa pierre à l'édifice du péril rouge 2.0. 

"Red Sparrow" nous invite à suivre Jennifer Lawrence en ancienne ballerine star du Bolchoï condamnée à la retraite anticipée après un grave accident en pleine représentation. Manipulée par un oncle haut placé au FSB, elle n'a d'autres choix que de rejoindre un programme de formation souterrain, ou des jeunes gens sont entrainés à utiliser leur corps pour séduire leur cible …

Si vous pensiez que son casting de luxe triple AAA, son scénariste expérimenté et rompu à l'exercice, ainsi qu'une imagerie tendant ostentatoirement dans l'habillage arty préserverait le film du destin de nanar clichetonneux qui lui tendait les bras, vous pouvez remballer. Dans le sillage du syndrome qui frappe le cinéma de genre contemporain, il ne faut pas longtemps à "Red Sparrow" pour révéler sa nature de bis racoleur caché derrière le petit doigt de ses instigateurs. 

S'il faut reconnaitre un sens ornemental du cadre à Francis Lawrence, le réalisateur de Constantine se révèle toujours autant aux fraises pour ce qui est de véhiculer un point de vue par le biais de son découpage. Passé ses quinze premières minutes, la mise en scène devient ainsi la parure tape à l'œil d'un scénario indigne de la carrière de son auteur (Steven Zaillan, en partance pour le service gériatrie depuis "Tout l'argent du monde"), décorant plus qu'elle n'illustre un récit qui s'échine à travailler contre la raison d'être de son héroïne.  

Archétype sur le papier de l'espionne froide comme la glace de par son entrainement et sa condition de femmes dans un univers d'hommes, celle-ci est en pratique livrée en permanence à ses affects. Elle expose sa couverture dès que l'occasion se présente, provoque la mort d'une collègue qui n'avait rien demandé, et tombe amoureux de la première tronche de Droopy venue à la tartiner de bienveillance salvatrice sur le mode « je couche pas le premier soir » (Joel Edgerton, d'habitude mieux servi). 

De fait, il faut une sacrée dose d'indulgence de la part du spectateur envers la bêtise connivente des personnage secondaires et la minceur du twist final pour donner un minimum de sens à la trajectoire de son héroïne en mousse. La force de conviction d'une Jennifer Lawrence sur-motivée suffit à peine à donner un peu d'humanité au personnage. A plus forte raison que ses émois et les intentions ne sont jamais traduits par une mise en scène retranchée derrière sa barrière esthétique. Il ne reste guère que le spectacle de sa victimisation pour arracher un peu d'empathie au spectateur, le réalisateur privilégiant pour se faire les postures témoins en plan profil pour éviter d'avoir à construire un point de vue. Ce qui revient grosso modo à faire de la violence misogyne à l'écran un motif d'investissement en soit, sous prétexte de vouloir la regarder en face… 

Bref, derrière sous ses airs de thriller sophistiqué boxant dans la première division de l'indignation du moment, "Red Sparrow" se pose comme un bon gros bis racoleur qui jouit de ses propres déviances. Ce qui suffit en soit à rendre le film plus rigolo que les précédents méfaits de Francis Lawrence, qui se contentait de vider ses sujets de leur substance transgressive en faisant mine de les prendre à bras le corps. L'effet Guerre froide, sans doute. 
Auteur :Guillaume Meral
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