EN GUISE
DE PREAMBULE
Bourré d'humour
et scènes « culte » (Dean Martin et Ricky Nelson poussant la chansonnette
dans la prison), Rio Bravo a forgé de véritable stéréotypes (le
vieil adjoint, la ville aux mains des méchants où seul résiste
le sheriff). Howard Hawks magnifie une mise en scène volontairement
classique, qui prend son temps.
Rio Bravo
est aussi l'antithèse du Train sifflera trois fois. Hawks ne s'en
cachait pas : il n'aimait pas le film avec Gary Cooper, pas plus
que John Wayne. D'ailleurs, le sheriff de Wayne n'a pas peur,
et refuse de l'aide au lieu de la demander. La réponse est claire...
Hawks reprendra les mêmes archétypes et la même histoire, en remplaçant
simplement Dean Martin par Robert Mitchum en 1967, pour El Dorado.
Rio Bravo est devenu un véritable classique, plusieurs fois remaké,
notamment par John Carpenter dans Assault..
Christophe
Dordain

RIO BRAVO
est un de ces westerns d'après-guerre véhiculant des valeurs typiquement
masculines et confrontant pour ce faire le spectateur à un groupe
d'hommes solidaires mené par un shérif virilisé à l'extrême (incarné
par J.Wayne) qui tente de faire respecter l'ordre… et à plus forte
raison l'ordre patriarcal.
Plus qu'une
histoire de lutte entre méchants Burdett et gentils shérifs, le
film dévoile également en filigrane tous les principes masculinistes
chers au réalisateur: un homme doit prouver son mérite au reste
du groupe (cas de Dude), une femme ne doit pas constituer d'entrave
à l'homme (rapports Feathers/J.T.Chance), un homme doit rester
inflexible et dur (cas de J.T.Chance). Aboutissement de la vision
hawksienne des rapports sociaux de sexe ? Ce film possède une
intrigue des plus banales : le but du groupe-protagoniste est
de ne pas céder à la pression imposée par le groupe des criminels
qui essaie par tous les moyens de récupérer un des leurs, emprisonné
après avoir commis un meurtre.
Cet enjeu
commun en cache cependant un autre, plus particulier celui-là
au personnage "déchu" campé par Dean Martin. Ce dernier va lutter
durant tout le récit pour réaffirmer sa masculinité perdue et
ainsi montrer qu'il est digne de "l'homme modèle" (représenté
par John T. Chance) et plus globalement du monde patriarcal. Au
début de Rio Bravo, lorsque Dude nous est montré pour la première
fois, sa mort sociale et sexuelle semble inévitable. Il ne possède
aucunement les caractéristiques liées aux "vrais" hommes: il apparaît
sale, mal rasé, l'air maladif, la détresse se lit dans ses yeux,
son regard est sombre. La première impression qu'il donne est
donc plutôt négative. La scène du "crachoir" accentue celle-ci.
Nous assistons à l'humiliation totale d'un homme (alcoolique et
sans le sou) réduit à accepter d'aller chercher une malheureuse
pièce dans un "pot à salives" afin d'assouvir sa soif. Le pire
est atteint lorsque T. Chance, voulant l'empêcher d'être humilié
en envoyant valser le pot, est frappé dans le dos avec un bout
de bois par celui-ci. Dude n'assomme pas seulement le représentant
de la loi mais aussi un ami ce qui nous porte à croire qu'il est
vraiment au bord du gouffre. C'est donc un individu féminisé au
plus haut point qui est devant nous, un homme sans force, sans
estime personnelle, qui s'abaisse pour de l'argent, l'anti-modèle
hawksien par excellence qu'il va donc "falloir remettre sur le
droit chemin".
Le fait que
Dude ne parvienne plus à se servir efficacement de ses mains le
conforte dans sa position d'homme castré socialement et sexuellement.
Ce manque de masculinité de Dude est véritablement perçu dans
le film comme une maladie qu'il faut soigner. Mais le chemin jusqu'à
la victoire sera long, il va durer jusqu'à la fin du récit. Très
vite, il est fait mention du passé de Dude : sa chute vers l'alcoolisme
(=sa féminisation) serait due à une histoire d'amour s'étant mal
terminé. D'entrée de jeu, le réalisateur rappelle ainsi implicitement
le danger qu'incarne la gent féminine: elle affaiblit et dévirilise
l'homme (lieu commun hawksien). Nous apprenons aussi qu'avant
sa déchéance sociale et sexuelle, notre alcoolique (le surnom
que lui ont donné les mexicains signifie d'ailleurs poivrot) était
l'assistant de Chance, il avait donc une situation respectable.
Il est rappelé également au cours du récit qu'il avait vendu ses
revolvers (symbole phallique évident), déchéance ultime, surtout
pour un homme représentant l'ordre. "Regardez dans quel état les
femmes nous mettent", c'est ce que semble vouloir suggérer ce
cher Howard. Dude va cependant s'en sortir.
Tous les "combats"
qu'il mène pour réintégrer le monde du phallus peuvent être assimilés
à des "épreuves qualifiantes" que lui imposerait son modèle, Chance.
C'est comme si, pour réussir, il devait parvenir au niveau de
ce dernier. Lors de la scène au cours de laquelle Dude et Chance
vont dans le "bar des Burdett" afin de trouver le meurtrier de
Wheeler, notre assistant-shérif prouve qu'il a encore des restes
de virilité : il montre qu'il peut se faire obéir et il réussit
à tuer l'assassin. Durant toute la durée de l'altercation avec
la bande, John T.Chance le regarde faire du coin de l'œil, comme
s'il le testait. A la fin de cette "épreuve", il lui dira "je
crois qu'on te laissera rentrer par la porte de devant, maintenant",
chose qu'il n'avait pas fait depuis longtemps…vu son statut d'épave
humaine. En lui adressant ces paroles, le shérif tente de flatter
sa masculinité et de lui montrer qu'il est sur la bonne voie;
il va lui faire d'autres compliments de ce type tout au long du
récit: "Dude a parlé comme un homme", "Je n'ai plus besoin de
veiller sur toi"…Il dévoile par là même la conduite de vie à adopter
(=la sienne)…"le maître apprend à l'élève". Le personnage tente
même de revigorer son ami en le comparant à Colorado, le jeune
homme au service de Wheeler, comme si Dude devait prouver sa supériorité
sur le nouvel arrivant…Il est sans doute légitime de déceler ici
un sous-texte homosexuel : Dude doit montrer qu'il est le meilleur
s'il veut rester à la première place dans l'estime (le "cœur")
de T.Chance. Il est visiblement jaloux quand il entend des paroles
sur Colorado telles que "il sera meilleur que toi". Les conflits
"amoureux virils" sont nombreux entre lui et T.Chance: il claque
la porte, dit qu'il s'en va…Le comportement du shérif fait d'ailleurs
penser à celui d'une "dame" voulant tester l'amour de son courtisan.
A la fin du
film, l'ivrogne féminisé n'en sera plus un, il aura prouvé au
reste du groupe qu'il est "homme" en affrontant et vainquant au
cours d'un semblant de duel son "agresseur" du début, le lanceur
de la pièce, et il pourra à nouveau utiliser ses mains (il parvient
enfin à rouler ses cigarettes). Un parcours à peu près similaire
peut être attribué à Stumpy, le vieux bougon gardant la prison
qui parvient à surpasser son handicap physique (il boite) pour
prêter main forte aux autres en les aidant à triompher des méchants
et ainsi prouver qu'il est digne du respect du groupe. Mais Dude
connaît des rechutes au cours du film, des moments d'affaiblissement
durant lesquels il se reféminise: il laisse souvent transparaître
ses sentiments, il est souvent sur les nerfs, il va même jusqu'à
pleurer: autant de choses qu'un homme dans Rio Bravo, du moins
un vrai, ne fait pas…
Et c'est logiquement
le personnage de John Wayne qui incarne l'homme véritable: il
est typique des prescriptions hawksiennes d'homme-modèle… Il est
l'individu sans faille du film, il rappelle ce qu'un homme doit
faire: il doit être dur ("ne le laisse pas pleurer dans ton gilet"),
ne doit jamais montrer de faiblesse ("j'ai failli avoir peur"),
il doit rester stoïque quoiqu'il arrive, ne doit jamais demander
d'aide,… Ces attitudes sont assurément mises en valeur dans le
film. Le personnage correspondant à Chance en plus jeune dans
le récit est Colorado. Il possède en effet les mêmes caractéristiques,
il a le même comportement ("j'aurais agi de la même façon que
vous, Shérif!") et on peut penser qu'il va évoluer de la même
manière que lui. Mais T. Chance ne représente pas que cela: à
son contact, il semblerait que les autres montrent leur mérite.
Une phrase revient fréquemment dans Rio Bravo: "comment allez-vous
réussir, Shérif, alors que vous travaillez avec un ivrogne et
un estropié ?" Et pourtant, il va réussir car Dude et Stumpy surmonteront
leur handicap. C'est l'homme auprès duquel les autres deviennent
de vrais hommes. Quant à lui, il n'a rien à prouver: il est déjà
au summum de la masculinité.
Ce "héros
hawksien" met également en avant les principes de la camaraderie
virile telle que le réalisateur la montre souvent dans ses films
(en particulier dans Seuls les anges ont des ailes). Il fait véritablement
figure de père dans ce groupe. Malgré sa froideur et sa dureté
apparente, il semble tenir à ses compagnons, il fait attention
à eux, les conseille. La séquence durant laquelle ses trois assistants
chantent ensemble alors que lui les regarde d'un œil bienveillant
(comme le ferait un père vis-à-vis de ses enfants) est révélatrice.
Bien sûr, l'individu sur lequel il veille le plus est Dude: il
lui apporte à manger, lui demande "s'il a bien dormi", il ne supporte
pas qu'on l'attaque ("vous avez eu tort de vous moquez de mon
ami"). De plus, on remarque qu'il s'inquiète beaucoup pour lui.
Il faut mentionner la scène où il fait croire, par fierté masculine,
qu'il va rattraper un cheval alors qu'en réalité il va s'assurer
que son ami n'a aucun problème. Son rapport à Dude a sans aucun
doute un côté très maternant.
A l'intérieur
du groupe, les marques d'affection sont toujours implicites :
ils s'aiment visiblement mais "comme des hommes". Les témoignages
d'affection trop "féminins" sont immédiatement bannis : dans une
scène, Chance embrasse Stumpy sur le front qui lui retourne sur
le champ un coup de balai et lui demande de "redevenir lui-même".
Par cette attitude, le vieil homme fait comprendre au spectateur
que les doutes concernant l'ambiguïté de leur relation ne sont
pas permis. Notons tout de même que cela a besoin d'être rappelé
! Apparemment, ce groupe d'hommes peut donc très bien se passer
de toute présence féminine. Et pourtant, le féminin s'immisce
dans la vie du shérif, sous les traits de Feathers, une femme
dont la diligence a fait escale dans la ville. Elle est considérée
au départ comme un danger: elle représente en effet "l'inconnu"
qui fait peur aux hommes. De plus, dans le groupe, les femmes
ne sont pas en odeur de sainteté car elles rappellent inévitablement
celle qui a fait de Dude un être dévirilisé et désocialisé. C'est
parce qu'elle porte en elle cette menace que Chance ne manque
jamais de lui rappeler son désir de la voir partir.
Cette femme,
qui au début est connotée sexuellement et ne tient pas compte
de l'autorité du shérif, finira par accepter, par amour, le mode
de vie et de pensée de celui-ci. Elle aussi est confrontée à une
épreuve imposée par Chance: elle doit lui prouver qu'elle ne constituera
pas pour lui un obstacle, qu'elle est capable de tout accepter
de lui et de ne pas attendre de marques d'amour de sa part: "Je
ne vous compliquerai rien, je m'écarterai de votre chemin, je
resterai là, c'est tout. Vous ne me devez absolument rien, vous
ne me devrez rien jusqu'à la fin. A la fin vous me direz de partir
et je partirai… Vous n'aurez même pas besoin de me dire de partir".
Elle est donc lucide sur ce que Chance attend d'une femme : pour
lui, l'essentiel n'est pas dans la relation amoureuse mais dans
son travail, qui semble lui insuffler sa seule véritable énergie.
On remarque
d'ailleurs que la femme n'est jamais impliquée dans ce travail,
qu'elle est toujours en retrait par rapport à l'action. Chance
lui dit dans une scène "J'ai des ennuis. J'ai autre chose à faire",
ce qui montre que son rôle social prime sur les sentiments. De
ce point de vue aussi, elle n'est pas dupe quant au choix de Chance
et anticipe même celui-ci au cours d'une séquence: "Il faut retourner
à votre travail, je vous ai retenu assez longtemps". Le shérif
est donc celui qui a le pouvoir, il est en position de domination:
il faut qu'elle accepte sa ligne de conduite ou qu'elle s'en aille.
Feathers va d'ailleurs devoir subir une désexualisation progressive
tout au long du film pour pouvoir s'y accorder. A la fin ,Chance
neutralise sa sexualité en jetant ses collants par la fenêtre.
C'est donc lui qui a le dernier mot.
Tout au long
du récit, comme le suggère l'image de début nous montrant des
chevaux sauvages courant librement à côté de la diligence abritant
Feathers, il ne se laisse jamais emprisonner par cette femme.
En ce sens, il s'oppose au gérant de l'hôtel, Carlos, qui est
complètement dominé, voire féminisé, par sa femme, Consuela. (Celle-ci
le rabroue, lui donne des ordres et va même jusqu'à le frapper.).
Ainsi, la femme ne fait que graviter autour de ce film. A part
retarder la "grande aventure masculine", elle ne fait rien ou
pas grand chose.
A la fin du
film, la conclusion de l'histoire Chance/Feathers est littéralement
expédiée : conformément au Code Hayes, le couple blanc hétérosexuel
est enfin réuni ( on connaît les réticences de Hawks envers cette
convention) mais le réalisateur ne met rien en œuvre pour nous
faire croire ni à la profondeur ni à l'avenir possible de leur
relation. Il préfère d'ailleurs se recentrer in extremis sur les
hommes (plan final sur Dude et Stumpy), ultime preuve que nous
sommes dans un monde aux valeurs fondamentalement masculinistes,
typique des prescriptions hawksiennes… Un monde dont le public
féminin devrait légitimement se sentir exclu.
Caroline Cranskens
Le
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