15 décembre 2018
Critiques

Sale temps à l’hôtel El Royale : Dix Petits Maigres

Aujourd’hui, on va parler Godard. Enfin, l’autre, celui avec deux « d ». Donc on va parler Goddard. Avant tout scénariste, le petit Drew s’est fait connaître en tant que metteur en scène de cinéma avec "La Cabane Dans Les Bois". C'était il y a six ans. Un film d’horreur loué pour une dimension méta mais qui aurait pourtant tendance à rester en travers de la gorge des amateurs de films horrifiques privilégiant l’efficacité à la posture, l’essence à la connivence. Quatre épisodes de la série "The Good Place" et quelques écrits plus tard, il reprend la caméra pour le cinéma. Il rassemble donc quelques hommes et femmes de mauvaise vie dans un lieu unique pour leur faire passer un sale quart d’heure façon Agatha Christie. Hélas, si "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" voulait accueillir ses spectateurs comme des invités de marque en leur ouvrant la suite princière, ceux-ci auront probablement plus l’impression d’avoir passé une nuit à peine réparatrice dans une chambre étroite et mal chauffée du Formule 1 de Marigny-les-Oies.

Basculant dans le domaine du film à concept à l’occasion d’une révélation que nous nous garderons de vous dévoiler au cas où vous auriez eu la chance de ne pas voir cette bande-annonce qui en montre trop, "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" se disperse trop pour tirer toute la sève qui pourrait s’écouler de cette idée de base solide comme un chêne et de ses ramifications thématiques passionnantes. Un constat d’autant plus regrettable que sa découverte constitue sans doute la meilleure scène du film : de pesantes ombres font place aux néons et autres éclairages branchouilles pas foutus d’installer une atmosphère un peu plus prenante qu’une couverture pour le magazine Empire. Seule la caméra est autorisée à communiquer alors que le reste du temps, les personnages jacassent beaucoup et donnent l’impression de brasser du vent.

Au cours de cette scène, principalement en plan-séquence, "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" amorce l’une de ses rares et partielles réussites, à savoir le renouvellement de notre rapport à ses personnages à l’aune de la connaissance que l’on en a. On pense qu’ils viennent de se révéler à nous mais la suite des événements amènera le spectateur à les reconsidérer, quelques fois de manière agréablement surprenante mais aussi d’autres fois de façon incohérente. La mutation perpétuelle de la manière dont l’on peut percevoir chaque être habitant l’écran sera au centre d’une scène qui sera rejouée à partir du point de vue d’un personnage différent à chaque fois.

Malheureusement, lorsque "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" s’éloigne de l’ingénieux dispositif qui lui permettait de traiter ces personnages, ceux-ci peinent à prendre un envol déjà compliqué par des logorrhées qui plongent le spectateur dans un état de coma cérébral au bout de trois ou quatre répliques. Même si certains d’entre eux finiront de manière touchante par atteindre l’absolution dans le chaos et l’agnosticisme voire carrément dans l’athéisme, ces êtres brisés et en fuite – tant pis s’ils ne sont finalement pas si moralement ambivalents que ça – au potentiel émotionnel fort sont maltraités par un scénario qui a le tort de dissimuler ce qu’il aurait dû dévoiler et inversement, qui les fait réagir aux événements parfois de manière outrageusement inconsistante par rapport à ce qui avait été défini avant ou qui ne sait pas les développer au bon moment. L’exemple le plus flagrant de ce dernier reproche sera l’ajout superfétatoire d’un trauma à un personnage dont on avait déjà compris les tourments, trauma qui brisera l’intensité déjà pas bien folle du climax mais qui aura le mérite de donner du biscuit fourré à la testostérone aux amateurs de bovineries légèrement fafs que nous sommes. Ça sort de nulle part mais qu’est-ce qu’on se marre !

La forme pâtit également de la terrible légèreté avec laquelle Drew Goddard exploite son concept de base. Sur le plan rythmique, le long-métrage est trop long d’au moins une demi-heure et il faut sans doute imputer à cette durée excessive la faible tension ressentie. De nombreuses scènes s’étirent peut-être pour déstabiliser le spectateur mais la lourdeur qu’elles dégagent ne provient jamais d’un quelconque suspense mais plutôt d’une profonde indifférence pour ce qui se passe à l’écran. Comme cela a été évoqué un peu plus haut, qu’elle souhaite installer une ambiance cool mais quand même légèrement malfamée ou nous faire plonger dans quelque chose de réellement inquiétant qui aurait des relents de sang et de stupre, l’esthétique de "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" souhaite subvertir les images d’Épinal associées aux États-Unis de la deuxième moitié du XXème siècle mais en empile simplement les clichetons sans en tirer quoi que ce soit d’un peu plus perturbant qu’un déballage nostalgique pas si éloigné que ça d’une soirée rockabilly.

On privilégierait plutôt la désinvolture un peu craspec comme moteur de la mise en scène de ce "Sale Temps À L’Hôtel El Royale" tant la bande originale se lance dans un insupportable exercice de lâcher de noms (pas besoin de tous les reconnaître, ça se sent) dès qu’elle laisse au juke-box la possibilité de l’ouvrir et elle le fait souvent. Pour ce qui est de la musique extradiégétique, elle nous donne envie de crier « À bas les cadences infernales ! » puisque c’est Michael Giacchino qui agite la baguette et il a beau être le meilleur dans sa partie, ce qu’il fait n’est pas toujours joli si on lui demande de le faire trois à quatre fois par an.

Aller voir "Sale Temps À L’Hôtel El Royale", c’est un peu comme boire un Sprite chez Quick : on en aime le goût en temps normal mais il est tellement dilué à l’eau qu’on en perd le pétillant et qu’on a du mal à le finir. La pose n’est qu’un masque bien trop transparent pour cacher cent trente-cinq minutes quand même un peu remplies mais plus vides que pleines. Plus chic et toc que chic et choc.

Auteur : Rayane Mezioud

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