16 décembre 2018
Critiques En Une

Sauver ou périr : Le dilemme d’un film immersif

Pierre Niney et Anaïs Demoustier tournent le dos à leurs alter egos gigantesques. Ils se tiennent en effet debout devant un des grands écrans du Kinépolis de Lomme (c'était lors de l'avant-première le 09 novembre dernier), qui projette l'affiche de leur dernier film, "Sauver ou Périr". A leurs côtés se tiennent également Chloé Stefani, elle aussi membre du casting, et le réalisateur, Frédéric Tellier. Ils accordent leurs souvenirs d'un tournage éprouvant : « Avec Pierre, on s'est très vite dit qu'on n'allait pas ressortir de cette aventure comme on y était entré », affirme Sébastien Tellier. Le sujet appelle à la perte de repères, effectivement. Passant d'une plongée authentique dans le quotidien de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) à des rêves partis en fumée suite à une intervention qui a mal tourné, ce film porte à l'écran des faits réels.

Pourtant, il s'agit d'un univers très peu connu du grand public, et à propos duquel le réalisateur avoue qu'il ne savait grand chose avant de s'embarquer dans cette épopée moderne. Avec ses acteurs, il a ainsi découvert ce microcosme rythmé par une vie à cent à l'heure, et cette immersion a selon eux été particulièrement bouleversante.


« Sauver ou périr »

Tel est le mantra qui guide la vie de Franck (Pierre Niney), qui s'est engagé dans la BPSS dès ses dix-huit ans. Gravant les échelons au sein de l'institution tout comme il atteint quotidiennement le sommet de la corde d'entraînement, notre protagoniste a de grands objectifs. Et il sait se convaincre lui et rassurer les autres sur la sécurité de ce mode de vie particulier. Même lorsqu'il rentre chez lui, il demeure dans cette bulle coupée du monde qu'est la caserne, où le temps est orchestré par des retentissements de sonnettes d'alarme. Il vit en effet sur place, avec sa compagne qui s'est habituée à ce rythme de vie incroyablement prégnant. Ou du moins, pas pour trop longtemps, elle l'espère.

Dans un suivi rapide sans être précipité, les mouvements de caméra accompagnent minutieusement ces héros du quotidien. Leurs gestes sont précis, encadrés, répétés. Au millimètre près, chaque jour. Encore, encore et encore. La force de cette première partie du film, qui s'apparente presque au genre du documentaire, repose sur une grande capacité à nous immerger dans ce mode de vie où les protagonistes sont constamment sur le qui vive. Le tout sans en rajouter, mais cela aurait été inutile, cet authentique baptême chez les sapeurs-pompiers est déjà spectaculaire en lui-même.

Il est aussi déroutant, voire inquiétant. « On s'entraîne tous les jours, pour éviter qu'un accident nous arrive sur le terrain » assure pourtant Franck à sa femme. Oui, mais la menace plane toujours. En parallèle de ce sempiternel enchaînement d'interventions, d'entraînements et d'exercices, le réalisateur n'oublie pas de nous rappeler qu'il s'agit avant tout d'êtres humains. Personne n'est à l'abri d'un faux pas, d'un imprévu, ou d'une émotion parfois trop difficile à refouler.


« Sauver et périr »

Toutefois, Franck se distingue, il enchaîne les réussites et accumule les fonctions. Finalement, il atteint le grade de responsable d'équipe des grands feux. Il en rêvait. Pourtant, si on a eu la merveilleuse idée de visionner la bande-annonce avant d'aller voir le film (tout en sachant pertinemment que l’on se fait avoir à chaque fois), nos doigts sont déjà bien enfoncés dans les accoudoirs du siège de cinéma. L'épée de Damoclès oscillait au dessus du crâne de Franck depuis le début de la projection. Et nous, spectateurs impuissants, avons essayé de nous convaincre qu'effectivement l'entraînement permettait d'éviter le drame. Mais il s'agit d'un métier à risque, où l'imprévu est constamment de la partie. Et à l'entente du mot « feu », l'ambiance se crispe. Et dans une scène terrifiante de réalisme, la vie de Franck, telle qu'il la connaissait, périt dans les flammes.

Après une longue plongée dans le noir, parfois traversée par les flashs lumineux des visites de ses proches ou des souvenirs de l'épisode traumatique, Franck revient peu à peu à lui, dans un service hospitalier pour grands brûlés. Ici, les gestes sont eux aussi calculés, millimétrés, répétés. Néanmoins, le rythme est diamétralement opposé. Le temps passe si lentement. Les jours se mélangent. Dans ce nouvel univers, lui aussi magistralement dépeint à l'écran, Franck reprend peu à peu des forces. Mais qu'est-ce qui l'attend ? Qu'est-ce que nous, spectateurs, attendons ?

La prochaine opération ? La prochaine visite ? Le retour à la maison ? Et après ? Ce n'est jamais assez. La réalité se fraye doucement un chemin à travers le doux apaisement des médicaments : la vie de Franck ne sera plus jamais la même. Et son visage porte le souvenir éternel de ce qui lui est arrivé.


Jeux de miroir

S'initie alors un combat contre lui-même et contre les autres. Pierre Niney sait magistralement incarner le complexité d'un tel destin, et la multitude d'émotions et de questionnements qui taraudent Franck. Cet homme qui avait fait de son métier le sens de sa vie doit désormais trouver une nouvelle raison de se battre.

Ses proches sont pourtant restés à ces côtés. Il a des jumelles à élever. Mais c'est complexe, c'est difficile, c'est différent. Et le film retranscrit parfaitement cette difficulté de découvrir le nouveau reflet de sa personne dans les yeux des autres. Franck doit désormais vivre avec un corps affaibli, et c'est à lui de se faire aider, assister, sauver. Finalement, de quel combat parle-t-on ? Petit à petit, il comprend qu'il ne s'agit pas d'enchaîner les opérations et les séances chez le kiné pour pouvoir récupérer son ancienne vie, il est ici question d'en construire une nouvelle.


Un récit qui se perd dans ses longueurs

Le film ose ainsi aborder des thématiques complexes telle que la situation des proches, autant présents qu’impuissants. Et pour aborder cette reconstruction après le drame, l'authenticité suffit. Le scénario est inspiré de faits réels, la trame pourrait donc s'en contenter.

Pourtant, dans la dernière partie du film, le scénario se perd dans ses longueurs. On apprécie naturellement l'envie de retranscrire les questionnements et dilemmes de Franck, qui sont une étape déterminante et essentielle de ce processus. Cela étant, la trame de ce long-métrage semble ici se déliter lorsqu’elle jongle occasionnellement entre scènes oniriques et envies poétiques. Pourtant, la dureté de la réalité nous suffit, et l'état post-traumatique du personnage est déjà interprété avec grande justesse. Ces ajouts n'étaient donc pas nécessaires et alourdissent le réalisme pourtant si particulière au film.

Finalement, on se surprend parfois nous-même à se dire qu'on attend autre chose, un nouvel élément bouleversant, un rythme plus soutenu pour contrer ces longueurs qui s'étirent. Mais, avec le recul, on réalise que le film a ici remporté son pari : dépeindre le destin de ceux qui ne peuvent pas, justement, « attendre autre chose » et qui doivent apprendre à accepter cette nouvelle réalité.

Si l'on peut donc critiquer certains choix de scénarios, il est essentiel de reconnaître que le film n'entend pas virer vers la totale fiction. Avant d'entrer dans la salle, nous avions d'ailleurs déjà conscience du destin qui attendait Franck. Le point central de ce long-métrage n'est donc pas de nous embarquer dans une envolée de péripéties, mais bien de construire authentiquement cet « avant » et cet « après » si particuliers.

Auteure : Jade Briend-Guy

ça peut vous interesser

Les Aventuriers des Salles Obscures : 08 décembre 2018

Rédaction

Ils seront à la radio le 08 décembre !

Rédaction

Interview de Pierre Niney

Rédaction