13 décembre 2018
Critiques

Sauver ou périr : Tête brûlée

Franck Pasquier est beau. Franck Pasquier est musclé. Franck Pasquier aime faire Pin-pon dans son gros camion parce qu’il est sapeur-pompier. Franck Pasquier n’est pas brioché contrairement à ce que son nom indique. Toutefois, il va quand même passer un sale quart d’heure dans un four et sa vie va en conséquence prendre une tournure dramatique. Ça y ressemble un peu (voire beaucoup parce qu’il y a même des scènes où notre crème brûlée déambule en ville avec la même veste à capuche noire). Mais ce n’est pas Deadpool. C'est "Sauver Ou Périr" et c’est un peu mieux même si ça ne suffit pas pour en faire un bon film.

Dans une optique pas tout à fait naturaliste, quoique assez proche du réalisme documentaire, Frédéric Tellier consacre la demi-heure précédant la catastrophe à faire plus qu’installer ses personnages et la vie familiale d’un Franck Pasquier bientôt papa. Sans jamais oublier de faire de son personnage principal le pivot central. Le réalisateur de "L’Affaire SK1" essaie dans le temps qui lui est imparti de faire le portrait le plus complet possible du quotidien des membres de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.

De la réanimation d’une petite vieille aux exercices physiques de brutasses cosmiques en passant par un hymne national et un hommage aux morts au feu (qui sonnent faux en raison de la diction saccadée des acteurs dont l’intonation si déstabilisante pourrait n’être qu’une reproduction exacte de la réalité), tout y passe. Et en format 2,39 : 1, excusez du peu. Certains esprits chagrins pourraient y voir un reportage W9 grandeur John Ford ou David Lean. On a alors envie de leur répondre qu’un Enquête D’Action sans Marie-Ange Casalta et ses « sous haute tension » dans le titre, ça pourrait avoir de la gueule une fois dépouillé de tous ses artifices racoleurs.

"Sauver Ou Périr" évolue dans un cadre souvent intime. L’amplitude de champ offerte par le CinemaScope semble pousser Frédéric Tellier à une recherche particulièrement poussée dans la composition de ses plans et leur durée pour atteindre un niveau de professionnalisme dont on ne verrait pas les coutures. C’est du bel ouvrage, très propre dans ses mouvements de caméra et le traitement de la lumière jouant des contre-jours et de la surexposition pour créer une atmosphère discrète mais prenante. Dans ce mélodrame par vocation plutôt anti spectaculaire, le réalisateur ne se permettra qu’un seul véritable moment d’action au détour d’une scène d’incendie plutôt intense et dont la photographie s’attellera à faire ressortir la vivacité ravageuse du feu. Ce sera d’ailleurs la seule scène qui bénéficiera d’un traitement sonore digne de ce nom. Le mixage manquant de force et de propreté le reste du temps.

Globalement bon sur la forme pure, c’est dans le fond que "Sauver Ou Périr" pêche et plus particulièrement dans son rapport à la tragédie. Ce n’est pas du côté du jeu des acteurs qu’il faudrait aller chercher la petite bête. Il ne suffit pas de se pâmer devant l’un des BGs les plus emblématiques du cinéma français actuel pour boire les paroles de Pierre Niney et qu’il forme un jeune couple bien choupi avec Anaïs Demoustier.

Les comédiens ne sont donc pas à mettre en cause dans l’incapacité de "Sauver Ou Périr" à nous émouvoir. Ce sont le manque de rigueur dans l’écriture des événements et la caractérisation des personnages, Franck Pasquier en tête, ainsi que l’indécision entre sobriété et grands sentiments exacerbés qui empêchent "Sauver Ou Périr" de remplir sa fonction première. Se retrouvant le cul entre deux chaises lorsqu’il se retrouve face au croisement entre la grandiloquence et la réserve, le film adopte la position du centriste mou comme s’il était pétrifié à l’idée d’être considéré soit comme un pleurnicherie sirupeuse à la limite de l’indécence, soit comme un film de peine-à-jouir aussi glaçant et austère que les couloirs d’une morgue en Picardie.

À trop vouloir ménager le chèvre et le chou, "Sauver Ou Périr" échoue sur les deux tableaux puisqu’il semble plutôt timoré lorsqu’il se veut pudique. Notamment en faisant taire sa bande originale ou en reproduisant le son lancinant du violon de Hans Zimmer (un nom qui évoque la retenue et la modération…) pour "12 Years A Slave". Aussi, les instants béats comme cette kermesse en fin de film semblent sortir d’un film complètement différent.

Cette incertitude dans le traitement est d’autant plus regrettable que le long-métrage partait bien en mettant en son centre la figure de la Mort et son acceptation comme une partie du quotidien de Franck Pasquier. Plutôt que de se terminer sur les protestations pleines d’animosité vis-à-vis d’un sort injuste et péremptoire, la sempiternelle scène de tentative infructueuse de réanimation parvient à être renouvelée par la résignation mutique du sapeur-pompier et les fantasmes éveillés ou endormis sous influence picturale explicitée à l’écran font leur effet.

Au-delà de sa gestion du drame par le film lui-même, la gestion du drame par Franck Pasquier pose problème. En effet, la caractérisation du personnage entre en contradiction avec la manière dont il avait été présenté auparavant. Le désarroi lié à son incapacité à exercer le métier qui le passionne passe progressivement au second plan derrière le fait qu’il ait perdu sa gueule d’ange. Pourtant, si le personnage devait être narcissique, cela n’a pas été établi dans le premier acte. Les préoccupations semblent plus de l’ordre du superficiel que de la nécessité d’apporter une réponse à une problématique qui a correctement posée. En bref, le drame vécu par le personnage n’est pas ressenti comme une sanction qui l’amènerait à faire un travail sur lui-même. Cela vaut pour toutes les réactions révélant des travers qui n’auraient pas dû exister si l’on se fie au portrait qui a été fait de Franck Pasquier avant l’accident. Le paiement n’a de valeur que s’il y a eu préparation.

Jusqu’à son générique de fin qui nous révèle que David Oelhoffen, talentueuse caméra et plume derrière le percutant "Frères Ennemis" le mois dernier, a participé à l’écriture du scénario, "Sauver Ou Périr" nous impose un dilemme dans son évaluation. La concrétisation cinématographique de son sujet, et en particulier sa mise en images, parle au cinéphile avide d’un savoir-faire aussi maîtrisé qu’effacé. En même temps le traitement de celui-ci semble ne pas trop savoir à quel saint se vouer. Un peu comme Franck Pasquier qui a sauvé et péri, le long-métrage nous sauce presque dans la même mesure qu’il pourrit.

Auteur : Rayane Mezioud

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