17 décembre 2018
Critiques

Seven Sisters : Un film avec un point de vue

Tommy Wirkola est vraiment un drôle de type. On aurait pu penser que le norvégien révélé par "Dead Snow" aurait profité des portes ouvertes par le succès d'"Hansel et Gretel : chasseurs de sorcières" pour poursuivre l'expérience hollywoodienne. Mais passablement refroidi par une production ayant instrumentalisé son iconoclasme pour le réduire à un argument de vente qui n'égratine le conte dont il s'inspire que de façon très superficielle, le réalisateur a préféré retourner vers son pays natal pour la suite de "Dead Snow", avant d'entamer un silence radio de trois ans. 

Or, si "Seven Sisters" rompt le blackout, il marque également un changement dans les habitudes du cinéaste. Spécialiste du high-concept trop roublard pour son propre bien, Tommy Wirkola s'était, jusqu'à présent, toujours pressé de communiquer son impertinence au détriment de son histoire. Comme s'il voulait s'assurer de réserver une concession à son nom dans le jardin du détournement gonzo, Wirkola évitait soigneusement de faire ce qu'il effectue dans "Seven Sisters" pour ne pas distraire le spectateur de la grosse blague qui tâche : avoir un point de vue.

Sur le papier, tout semble pourtant réunis pour accoucher d'un high-concept méga-capillotracté comme le cinéaste les affectionne. Jugez plutôt : dans un futur tyrannique où la politique de l'enfant unique est imposée d'une main de fer, un homme choisit de nommer ses sept petites filles-jumelles sous une même identité afin d'assurer leur survie. Chacune ne sort à l'extérieur que le jour d'après lequel elle est prénommée. Mais ce stratagème s'effondre le jour où l'une d'entre-elle disparaît…

Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre du réalisateur sur un pitch pareil, "Seven Sisters" joue d'emblée la carte de la modestie, déroulant son univers de SF dystopique avec une économie de moyens bienvenue, qui passe souvent par des détails permettant de caractériser la relation des personnages à l'extérieur. De fait, en choisissant d'emblée de cheviller le regard du spectateur à celui des jumelles, le réalisateur efface très vite la « visibilité » de son concept. L'aspect improbable de "Seven Sisters", qui constitue aussi son principal argument de vente, disparaît derrière le lien d'empathie très fort qui se noue entre le public et ces femmes privées d'identité individuelle, car enchaînée à un destin commun. 

En jouant ainsi la carte du premier degré et de l'identification par l'émotion, Tommy Wirkola choisit d'autant moins la facilité qu'il se devait de trouver une actrice à même de forger une connexion avec le spectateur, sans le filet du second degré pour se raccrocher en cas de chute. C'est peu dire que le cinéaste a trouvé son Stradivarius en la personne de Noomi Rapace, qui réalise l'exploit d'une carrière en parvenant à doter chacune des sœurs d'une personnalité autonome sous l'image archétypale derrière laquelle chacune se réfugie (la lolita, le garçon manqué, la rebelle…). Un tour de force d'autant plus notable que Rapace dispose d'un espace très ramassé pour effectuer ce travail, le scénario ne ménageant que très peu d'aparté à un récit en mouvement permanent jusqu'à un twist final redoutablement bien amené. 

"Seven Sisters" réussit même parfois (parfois seulement, mais c'est déjà pas mal) à renvoyer au M. Night Shyamalan de "Split", avec lequel il partage une ligne narrative déjouant les attentes initiales. A l'instar du réalisateur d'"Incassable", "Seven Sisters" tourne le dos à la facilité pour raconter la quête émouvante d'une même personne partagée en plusieurs entités différentes, qui doivent chacune mourir pour en laisser une s'épanouir. C'est cela le véritable sujet de "Seven Sisters", bien plus qu'un arrière-plan politique intelligemment traité mais faisant davantage office de décorum que de sujet de fonds. Sous ses airs de film de petit malin, "Seven Sisters" fait souffler un état d'esprit que l'on pensait révolue, celui de la série B où la modestie n'exclue pas l'exigence, l'humilité n'est pas incompatible avec l'ambition, et où l'artisanat se met au service d'un point de vue fort.
Auteur :Guillaume Méral
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