10 décembre 2018
Critiques

Si tu voyais son coeur : Exister à la marge

"Si tu voyais son coeur" est un premier long-métrage très prometteur. Intrigant et puissant, emprunt d'une rage de vivre qui lutte avec mélancolie. Une mise en scène subtile, il y a des très beaux plans dans ce film qui montre pourtant une réalité bien laide. Joan Chemla met en scène avec une douceur déconcertante la violence des foyers d'hébergement, où le protagoniste joué par Gaël Garcia Bernal se retrouve pris entre vie et mort.

On notera une nouvelle apparition pour le comédien argentin Nahuel Perez Biscayart ("120 battements par minute", "Au-revoir là-haut"), très réussie. Il y interprète un jeune marié gitan, rôle bref mais ô combien déterminant pour notre personnage principal, son meilleur ami. Il y a dans ce regard rêveur bien des choses, que Joan Chemla capture avec talent. On retrouve cette patte dans le montage qui va à l'essentiel en distillant quelques instants de poésie fugace.

"Si tu voyais son coeur" est un film à la fois touchant et percutant, un tour de force qui réussit à nous faire croire que l'on est plongés dans un univers parallèle dystopique, alors que c'est bien la France d'aujourd'hui qui nous y est dépeinte. Plusieurs personnages traversent cette peinture d'un monde marginal dont nous ignorons tout : un vieil émigré Hongrois, un peintre, le tortionnaire minable gérant de l'hôtel et qui nous rappelle à quel point la cruauté est banale.

La séquence d'ouverture est une réussite, une scène de mariage au sein de la communauté gitane de Marseille, comme pour montrer une marginalité joyeuse, en miroir de la marginalité mortuaire qui suit. La fin évite également les dénouements trop convenus, les personnages bénéficient tous du même regard, qu'on les aime ou qu'ils soient de vrais salauds.

J'émettrai un unique bémol concernant le couple formé par Gaël Garcia Bernal et Marine Vatch : ils sont bien trop beaux et leur présence surnaturelle ôte quelque chose à la puissance du propos. Car on voit d'emblée que ce ne sont pas des gens ordinaires et d'une certaine façon, ils sont déjà sauvés, car ils n'appartiennent pas à la laideur de ce monde. Et c'est peut-être de voir comment se sortir de la laideur alors qu'on en est pétri, qui nous aurait intéressés. Mais je nuancerai ce propos en faisant remarquer que cette dimension est présente, en la personne du personnage de Lucho, interprété avec brio par Mariano Santiago.

"Si tu voyais son coeur" est un film à voir pour son originalité, sa force de proposition, une grande fraîcheur malgré un propos dur. Un cinéma français au-delà du classique drame social, avec une identité esthétique, comme on aimerait le voir plus souvent. 
Auteur :Yvanna Trambouze
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