17 novembre 2018
Critiques

Sicario La Guerre des Cartels : Nouvelle frontière

Accueilli sous les panégyriques des tapis rouges cannois, "Sicario" cochait toutes les caches du film de genre « +++ » qui met les hormones de la critique en ébullition. Car bien que vendu comme une épiphanie culinaire, le résultat se développe pourtant sur une recette simple, et surtout beaucoup plus interchangeable que ne le prétends ses laudateurs.

Prenez d'abord un secteur désinvesti qui permet aux instigateurs de combler à peu de frais le vide laissé par l'industrie (en l'occurrence, le film de genre « du milieu » produit pour 30-40 millions de dollars). Ajoutez-y un scénario qui prend soin de mettre grossièrement son propos en évidence en extériorisant ce que ses modèles (le western, et le polar 70's) prenaient soin de ne pas conscientiser. Convoquez un réalisateur qui sur-esthétise l'évidence pour avoir l'air d'avoir quelque chose à dire et force le trait sur ses velléités contemplatives pour gagner le droit d'être appelé « auteur » (Denis Villeneuve, qui a réitéré depuis). Enfin, n'oubliez pas de mettre un personnage-prétexte qui porte ses questionnements moraux en bandoulière entre le spectateur et la violence de l'univers dépeint ; histoire d'éviter au premier de se confronter frontalement à la seconde sous prétexte de lui donner à penser. 

C'est ainsi qu'en flattant ce que l'époque valide en tant que critères ostentatoires de reconnaissance artistique, "Sicario" s'est assuré une place de choix au rayon des film de genre à « haute valeur ajoutée ». Or Stefano Sollima, le réalisateur choisit pour succéder à Denis Villeneuve pour la suite, n'a que faire d'occuper le rayon épiceries fines de l'hypermarché culturel.  Au contraire, le cinéaste italien (auteurs des formidables "ACAB" et "Gomorra") et fils de l'illustre Sergio prend soin de prendre le contre-pied de son prédécesseur.

Ainsi, quand bien même il reconduit certains gimmicks qui participent à l'identification de la saga (notamment un design sonore parfois envahissant) mise en place par Villeneuve et Sheridan (qui rempile au scénario), Sollima formule une proposition presque antithétique de ce que représente "Sicario" premier du nom. Avec une sécheresse de ton volontairement abrasive, "Sicario 2" déroule ainsi sans frémir sa trajectoire narrative rectiligne, où Josh Brolin et Benicio Del Toro rempilent pour kidnapper la fille d'un narcos puissant et déclencher ainsi une guerre entre les cartels sous l'assentiment de l'Oncle Sam.

Oubliez les atermoiements d'Emily Blunt : le seul personnage auquel le spectateur est susceptible de s'accrocher ici est cette jeune adolescente déjà prête à défendre son nom à la force de ses poings. Si son regard drive à l'occasion la mise en scène de Sollima, il s'agit toujours de répondre aux besoins d'une séquence pour construire le chaos (voir l'assaut du convoi, incroyable) et non pas imposer un point de vue afin de rationaliser sa perception. De fait, passé une exposition qui installe son univers dans une économie de gestes follement évocatrice (dont une ouverture qui renvoie à "New-York 1997" où la frontière mexicano/américaine s'impose en nouveau territoire sauvage), "Sicario 2" se met à filer droit. Très droit même, tant Sollima et Sheridan ne nous laissent jamais le temps d'installer notre zone de confort au sein du récit, notamment dans une seconde partie où chaque péripétie rebondit immédiatement sur la précédente. Comme si nous étions embarqués dans un convoi qui n'achève sa course qu'après avoir traversé le mur avec pertes et fracas, confrontant les personnages à leur point de rupture (morales, physiques, psychologiques). Une nouvelle frontière (on y revient) a été franchie. Maintenant, l'horreur (voir la transformation du personnage de Benicio Del Toro, véritable mort-vivant de ce no man's land désertique).

Certes, l'écriture de Sheridan comporte encore quelques balourdises qui interfèrent avec le film  à l'os voulu par Sollima (notamment le personnage téléphoné du jeune passeur), ainsi qu'une volonté de franchiser l'univers pas spécialement subtile. Reste que "Sicario 2 : La guerre des cartels" s'impose comme une proposition de cinéma d'un anachronisme jubilatoire, où l'essentiel se raccorde à l'essence, ou la subtilité rejette le superflu, ou les acteurs intériorisent le conflit de ses personnages avec une économie d'effets égale à celle de la réalisation (à cet égard, si le premier appartenait à Benicio Del Toro, celui-ci revient à Josh Brolin, tout simplement incroyable). Stefano Sollima retrouve la sève des films de genre des années 70, non pas à travers le prisme d'un surmoi d'auteur qui régurgite ses influences, mais dans un art du récit en perdition. Sur que le padre doit sourire de toutes ses dents là-haut….    
Auteur :Guillaume Meral
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