19 novembre 2018
Critiques

Sparring : Kasso dans les cordes

Véritable genre à part entière, le film de boxe fait partie de ces cathédrales cinématographiques parvenant à réconcilier la critique et le grand-public sous la bannière des classiques indéboulonnables qui forment son architecture. De fait, nulle surprise qu'il continue d'inspirer les jeunes réalisateurs désireux d'ajouter leur propre pierre à l'édifice, et de poser un pied dans la grande forme. 

Pourtant, ce n'est pas la matière dramatique volontiers hyperbolique du genre qui intéresse Samuel Jouy aux premiers abords. Le jeune réalisateur, qui réalise ici son premier long-métrage prend volontiers le contre-pied de ses collègues en racontant l'histoire de Steve Landry, boxeur amateur en mal de victoires. Sentant la fin arriver à grand-pas, Steve fait des pieds et des mains pour devenir le sparring de  Tarek M'Barek, star de la boxe qui s'apprête à remonter sur le ring après avoir subi un violent KO quelques temps auparavant…

On le voit, il y avait largement matière à développer un long-métrage sur la destinée du champion et le plafond qu'il doit surmonter pour redevenir celui qui il était. Mais si le réalisateur n'oublie pas de raconter cette histoire, il le fait constamment à travers le parcours de Steve, dont le point de vue conditionne la narration. C'est sans doute la grande qualité de "Sparring" de ne jamais trahir son argument de départ, ramenant la mythologie par essence bigger than life du film de boxe au niveau de la résilience d'un M. Tout le monde qui encaisse plus qu'il ne donne (le sparring-partner désignant ces boxeurs sélectionnés pour faire de l'opposition sur ring à un champion en vue de la préparation d'un combat).  

A l'inverse d'un Darren Aronofsky sur "The Wrestler", qui ne sait jamais comment traduire les émois de son héros sans les tartiner sur l'écran, Jouy s'applique ainsi à connecter délicatement le spectateur au ressenti de Steve. Résolument sobre, la mise en scène parvient pourtant à relayer avec une palette de nuances remarquables la subjectivité de ce personnage qui met ses désirs en sourdine pour privilégier les émotions des autres. Une réussite qui doit beaucoup à la performance de Mathieu Kassovitz, mais aussi à la capacité du réalisateur à maximiser son économie effets pour en faire un vecteur d'immersion puissamment évocateur. Comme dans cette scène où l'appréhension du ring oppresse Steve alors qu'il s'apprête à monter pour la première fois contre le champion, l'apparente simplicité de la mise en scène devenant l'écho pour le moins éloquent de l'angoisse qui s'empare du personnage.  

Mais si sa fidélité à son parti-pris de départ constitue sa plus grande qualité, c'est aussi la principale limite de "Sparring", qui rétrécit ses objectifs narratifs aux horizons de son héros. C'est particulièrement flagrant lorsque le film referme brutalement le rideau sur les perspectives qu'il s'était ouverte dans sa deuxième partie, notamment concernant  la relation de Steve et M'Barak (voir le peu de sessions de sparring auxquelles on a finalement droit). Privilégiant la cohérence sur ses possibilités, on regrette que Samuel Jouy n'ait pas su concilier les deux à l'instar de Goon. Un autre film prenant le point de vue de l'outsider laborieux qui sert de bouc-émissaire à la renaissance doloriste du champion qu'il a pour mission d'assister. Soit l'histoire que Samuel Jouy commence à raconter avant de se rétracter sur sa profession de foi.

On a connu pire tare que celle-ci, d'autant qu'elle se conclue sur une belle élégie permettant au personnage de profiter des spotlights avant de sortir de scène pour de bon. Une belle preuve de générosité qui, si elle ne suffit pas à élever "Sparring" en haut des cimes du genre, lui ménage une place enviable à bonne altitude. Celle d'un outsider en somme.   
Auteur :Guillaume Meral
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