16 décembre 2018
Critiques

Split : Un grand retour

Qu'on se le dise : M. Night Shyamalan n'a jamais cessé d'être un (très) grand réalisateur. Même quand il faisait n'importe quoi en essayant de donner corps à des concepts impossibles à représenter (genre filmer des personnages poursuivis par… le vent dans "Phénomènes"), ou se servait de son travail comme vitrine aux règlements de comptes avec ses détracteurs (le pourtant émouvant "La jeune fille de l'eau"). Shymy se ramassait, mais en seigneur, c'est-à-dire en mettant ses formidables compétences cinématographiques au service de causes pour le moins litigieuses. Et en bon jusqu'au-boutiste adepte de la terre brulée, il ne s'arrêtait que lorsqu'il avait épuisé tous les possibles de ses idées. Car Shyamalan doit douter de beaucoup de choses comme tout le monde, mais surement pas de son talent. De fait, il paraît évident que sa foi absolue en son propre médium est devenue problématique dès l'instant où son centre de gravité a commencé à se déplacer de ses personnages à la propension de son cinéma à faire le dos rond aux high-concepts qui ont forgé sa réputation. Comme si finalement, les règles auxquelles devaient se plier les autres ne s'appliquait pas à lui, trop doué pour (ré)agir comme le commun des mortels. Impitoyable avec ses enfants prodiges dont les résultats ne justifient plus les caprices, Hollywood ne pouvait que déclasser son ancien golden-boy après le bide (injuste, oui parfaitement) d'"After Earth", ultime tentative du cinéaste de ne pas faire comme tout le monde sur un matériau dont il n'était pourtant pas à l'origine.

Mais qu'on se rassure : à en croire "Split", recommencer au bas de l'échelle n'a en rien entamé la détermination de Shyamalan à ne pas laisser le contexte déterminer son destin. De loin, on pourrait penser que sa récupération par le producteur Jason Blum aurait tôt fait d'amputer son cinéma de sa singularité pour le faire emprunter les sentiers taylorisés du nouveau roi de l'horreur low-cost. Pire, de flatter l'idée que les gens peuvent avoir de lui en s'enfermant dans le piège du film à twist pour assurer les conditions de son retour en grâce. Evidemment, il n'en est rien. Trop précieux pour avilir son art en soumettant sa pratique à l'idée que les gens voudraient en retenir, Shyamalan n'a pas renoncé à nourrir de grandes ambitions. Or, "Split" incarne parfaitement l'état d'esprit d'un réalisateur qui place le respect du public dans sa propre intransigeance avec le caractère atypique de son cinéma.

Sur le papier, rien de bien neuf : un homme atteint du syndrome de la personnalité dissociée kidnappe trois jeunes filles. Rape and revenge, torture porn, serial-killer flick, huit-clos : à partir de là, ce n'est pas le manque d'options qui risque de poser problème. Sauf que très vite, on comprend que Shyamalan ne va en retenir aucune. Pourtant, tout semble commencer à peu près dans les clous avec la scène de rapt, qui rappelle à quel point le réalisateur n'a pas son pareil pour associer un point de vue très fort avec une tension à couper au cordeau. Mais une séance de psychanalyse rebat les cartes que l'on croyait avoir en mains, alors que le psychopathe identifié discute sans complexes de sa condition avec sa thérapeute compatissante.

Comme souvent chez Shyamalan, la déviation des attendus se traduit dans la migration du regard du spectateur. En l'occurrence celui porté sur le bad guy, libéré de l'uni-dimensionnalité qu'il aurait pu hériter d'un traitement de genre « classique » dès lors que sa perception par le public s'émancipe du point de vue des captives.  Ainsi, le film s'éloigne de la promesse de récit subjectif que semblait formuler sa saisissante ouverture. Ça a l'air de rien, mais c'est par ce biais que Shyamalan annonce l'élargissement considérable des perspectives auquel qu'il s'apprête à procéder.

Ainsi, sans cesser de sonder la psyché de son héroïne (la bluffante Anya Taylor-Joy), "Split" n'en fait pas le centre de sa mécanique narrative pour autant. Shyamalan construit son film de façon à ne pas tout ramener à son personnage, y compris lorsqu'il dissocie les enjeux symboliques lui afférant de la catharsis qui leur sont d'habitude destinée. Sa substantifique moelle, "Split" la puise ailleurs, dans l'univers qu'il déploie à mesure que son intrigue première (la fuite des kidnappées) est renvoyée faire la queue derrière tous les enjeux se mettant en place.

Un processus qui passe bien évidemment par le travail effectué autour de « la » figure de son bad guy, interprété avec une justesse et une délicatesse extraordinaires par James McAvoy, qui se fait un point d'honneur à conserver sa subtilité sur une partition qui prêtait pourtant le flanc à la démonstration de force. Encore qu'il convienne de parler de rôle(s) au pluriel, tant l'acteur ne se glisse pas dans la peau d'un maniaque se débattant avec des personnalités différentes, mais bien plusieurs personnages cohabitant en toutes consciences au sein d'une même enveloppe corporelle. La nuance est de taille, pour au moins deux raisons. Tout d'abord, la perception du personnage par le spectateur, qui nourrit envers « eux » un rapport d'empathie singulier, tout à fait autonome du regard de ses victimes. Ensuite, parce qu'il constitue le socle d'une trajectoire pour les personnages dirigée vers leur propre transcendance. Autrement dit, de pathologie ils deviennent mythologie.

C'est bien cette idée de dépassement qui va établir les interactions entre les diverses strates de récit qui constellent le film. Dépassement de soi et la prise en main de son destin pour le personnage d'Anya Taylor Joy. Dépassement des genres et des codes, le thriller annoncé du début ne constituant bien vite qu'un élément périphérique de l'ensemble. Dépassement de la douleur, du trauma et de l'humiliation endurée pour surmonter sa propre fatalité et se hisser au-dessus de la masse. Dépassement de l'humain pour devenir exceptionnel, surhumain.

Il y a dans ce postulat largement matière à faire l'exégèse des intentions de Shymy. On pourra s'amuser des piques adressées à une société cloitrée dans son safe space lyophilisé, ou même de l'identification du monsieur à la thématique ce qui, considérant sa propension à l'hyperbole quand il s'agit d'aborder la question de son égo meurtri par les critiques, n'est pas une hypothèse à exclure. Mais c'est à un degré plus immédiat que se répercute la démarche du réalisateur de "Signes", qui fertilise ainsi sa mythologie sur le terreau du film de genre « banal » jusqu'à l'épanouir dans un climax qui fait rien moins que du coude à coude avec "Blade Runner", tant en termes scénographique que dans les implications existentielles soulevées. Soit l'ultime strapontin qui lui permet de se hisser jusqu'à cet ultime rebondissement qui a enflammé la toile depuis la sortie du film aux Etats-Unis.

Réalisateur sûr de lui mais à l'écoute de son époque, Shyamalan a reconfiguré la marque de fabrique qui l'a propulsé (le twist de mastermind) à l'aune du règne de l'univers étendu qui caractérise l'industrie aujourd'hui. A plus d'un titre, Split marque ainsi une étape décisive dans la carrière de M. Night Shyamalan. D'abord parce que le carton du film semble annoncer pour de bon la reprise du dialogue entre le cinéaste et cet inconscient collectif avec lequel il avait su tisser une relation sans équivalent dans ses grandes heures. Ensuite, parce que le cinéaste a manifestement fait l'effort de sortir du cocon autiste dans lequel il s'était enfermé (et au fond la vraie explication qui sous-tendait les échecs artistiques du Dernier Maître de l'air et Phénomènes). En prenant le pouls des changements du système dans lequel il évolue, Shyamalan a pu ajuster son cinéma en conséquence sans s'asseoir sur l'exigence et les ambitions qui le caractérise.

Et c'est précisément là que l'on réalise non seulement qu'il nous avait VRAIMENT manqué, mais surtout à quel point le réalisateur d'"Incassable" est plus nécessaire en activité que jamais par les temps qui courent. Pas seulement parce qu'il enterre 90% des de la concurrence en se contentant d'ouvrir un œil sur les deux. Mais bien parce qu'à l'heure où les franchises financées à coup de chèques en blanc ont trouvé commode de s'asseoir sur le pouvoir d'évocation propre au cinéma pour édifier des univers ayant la consistance de château de cartes et d'interagir avec le spectateur sur la base nécrosée de la connivence nostalgique et/ou débonnaire, Shymy s'impose comme une véritable épiphanie. Alors oui, tout n'est pas parfait dans cette mise en place du Shyamalan verse. La seconde partie tire un peu à la ligne, et le manque de fluidité du climax nous signale que l'auteur n'a pas encore tout à fait récupéré sa maestria d'antan. Mais il est redevenu ce réalisateur capable faire surgir une icône du quotidien le plus minimaliste à la seule force de sa mise en scène, de rappeler que la puissance du 7ème art se construit davantage sur ce que l'on suggère que ce que l'on montre. Is he back ? Fucking A.
Auteur :Guillaume Méral
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