21 novembre 2018
Critiques

The Passenger : Sabotage de ligne

Il a beau nous faire part tous les 6 mois de son intention de retirer des films d'actions, Liam Neeson continue pourtant de s'accrocher aux branches d'un genre vis-à-vis duquel il fait déjà office de dinosaure (voir les scores de plus en plus minces de ses dernières sorties). En attendant de rempiler chez Luc Besson (Dieu l'en préserve), le grand Liam remet le couvert avec "The Passenger", quatrième collaboration de l'acteur avec Jaume-Collet Serra, réalisateur du génial "Esther", reconverti depuis en artisan pépère du high-concept de studio. 

"The Passenger" ne déroge à la règle et imagine cette fois comment Liam, qui incarne ici un agent d'assurances fraichement licencié obligé de trouver et tuer une mystérieuse personne dans le train qui le ramène chez lui. On le voit, sur le papier "The Passenger" renvoie à ces films que les majors produisaient à une époque pas si lointaine, misant sur l'attrait exercé par un acteur populaire et un concept intriguant pour emballer des péloches qui, sans réinventer la poudre, alimentait le rayon des films des samedi soir avec une certaine tenue. 

On était donc prêt à laisser le bénéfice du doute à Jaume Collet Serra. D'autant que malgré leurs carences  (dont une singulière tendance à abandonner leur concept et se tirer une balle dans le pied à mi-parcours), ses précédents efforts avec Neeson volaient tranquillement à quelques centaines de coudées au-dessus de "Taken" ou l'un de ses nombreux ersatz. Las, une quinzaine de minutes suffit à nous faire comprendre que, quoique aurait pu faire Collet-Serra sur ce canevas hitchcockien en diable à l'époque où il comptait parmi les bons élèves de l'immense Alfred, il n'est désormais plus cet homme. En tous cas pas sur ce film. 

C'est simple : mis à part quelques rares fulgurances, rien ne distingue en termes de fabrication "The Passenger" de n'importe quel nanar tourné d'après une compilation de mémos d'exécutifs en guise de script. Oubliez les expositions de "Non-Stop" et "Sans Identité", et l'aisance du réalisateur à installer une atmosphère et à mettre en place les éléments de son intrigue dans le rétroviseur du personnage principal. "The Passenger" change quatre à cinq fois d'axes de prises de vues de manière totalement aléatoire pour une conversation dans un bistrot, plante sa photographie à coup d'étalonnage douteux, termine ses plan-séquences à coup de numérique baveux… C'est simple,  le film est à ce point éloigné du minimum habituel du réalisateur en termes de fabrication qu'il semble avoir été retourné par une seconde équipe et saboté en post-prod. Hypothèse qui devient un soupçon légitime au vu du monteur crédité au générique, à savoir Nicolas De Toth...

M. Loyal de la Fox qui l'ont vu imposer une patte malheureusement bien reconnaissable durant les années noires du studio (on lui doit les « montages » de "Wolverine Origins", "Hitman", "Die hard 4"… Bref, l'équivalent à ce poste de ce que le glyphosate-21 est à l'agriculture), De Toth semble être le principal dépositaire de "The Passenger" tel qu'il se présente sous nos yeux. En tous cas bien plus que Collet-Serra, tant le film abuse des effets de style vulgaires à la ringardise éprouvée étrangers jusque-là étrangers à la filmographie du réalisateur (même dans le cadre d'une bouse comme "Instinct de Survie"). De fait, "The Passenger" ne se contente pas d'être nul, il schlingue carrément le mépris de ses instigateurs pour le public. Comme si celui-ci allait décrocher si le film ne ménage pas un travelling numérique dégueulasse pour le réveiller, ou si le scénario n'était pas raboté pour se montrer plus bête que lui… C'est bien simple, ce n'est même plus un film, mais un documentaire sur les études de marché qui animent les séances de brainstorming intensifs des costards-cravates qui fabriquent ce genre de chose.  

A ce stade-là, l'espoir de voir soulevé par la bande-annonce de voir Neeson jouer un quidam comme les autres sans se mettre à casser des bras à mi-métrage comme dans les précédents films du duo s'est déjà envolé. Pourtant, on voit qu'il essaie y croire Liam à son rôle d'average Joe de la classe moyenne oppressé par les 1%, injectant même un peu de sa propre trajectoire au background du personnage. Las, dès lors que l'appel de la jungle retentit, la steven seagalisation de seconde moitié inhérente à la filmo du binôme reprend ses droits, mais avec une débauche de WTF à tous les étages faisant passer le climax de "Non-Stop" pour un film de Robert Bresson. De quoi (peut-être) empêcher l'acteur de revenir sur sa parole la prochaine fois qu'on lui proposera un gros chèque pour racler les fonds de tiroirs des studios …
Auteur :Guillaume Meral
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