21 novembre 2018
Critiques

The Predator : Le guerrier est blessé

"Predators" a bien failli faire des petits car Robert Rodriguez et Nimrod Antal ont très rapidement exprimé leur volonté de continuer à travailler autour de l'univers. Nouveau Predator il y aura mais pas avec ceux que l'on croit car une sacrée promotion a propulsé Shane Black de première victime en 1987 à réalisateur et coscénariste avec son copain de "The Monster Squad" : Fred Dekker.

Avec un duo pareil, on s'attend à quelque chose qui aurait la puissance d'un coup de karcher mais est-ce qu'être élu employé du mois signifie qu'on pourra travailler pépouze ? La disparition de personnages, la réorientation du ton de l'histoire et la complète modification du troisième acte nous répondent que non. Conscients de la fabrication douloureuse de "The Predator", on s'attend en entrant dans la salle à ce que l'écriture et le montage nous crient leur souffrance pendant une heure quarante. Les incohérences et trous scénaristiques pleuvent, les sous-intrigues auraient chacune pu donner leur propre long-métrage et s'imbriquent mal entre elles sans qu'aucune ne puisse se raconter vraiment jusqu'au bout, on a souvent l'impression que des scènes manquent pour faire le lien entre deux événements et le film démarre à peine qu'il a l'air fini à la truelle tant l'étalonnage de cette ouverture bave. 

En complément d'une photographie au mieux lisse quand l'éclairage ne salive pas sur l'image, on peine à croire que la mise en scène puisse venir de Shane Black. Sans doute est-ce symptomatique d'un tournage additionnel qui ne s'est pas fait pour les bonnes raisons, dans les bonnes conditions et avec les bonnes personnes. Ainsi, "The Predator" a beau être l'épisode de la franchise le plus orienté vers le grand spectacle, il n'a ni ampleur, ni âme sur le plan visuel. La direction artistique nous propose des décors prosaïques qui ne dégagent aucun souffle en grande partie à cause de cadrages la plupart du temps purement fonctionnels et d'un montage plat. Difficile dans ces conditions de faire naître un semblant de tension et la représentation de nos zinzins de l'espace ainsi que de leur bagage mythologique ne vaut guère mieux.

Quelques pépites iconiques parviennent à survivre comme par exemple un plan sur le Predator camouflé, mais révélé par des viscères et du sang qui lui tombent sur la gueule. A part ça, les créatures ne bénéficient quasiment jamais du traitement cinématographique dont elles avaient besoin pour retrouver leur puissance évocatrice. On en est au point où la meilleure scène avec un Yautja est un réveil vénère où ça massacre scientifique sur scientifique alors que le découpage est loin d'être parfait et le caractère immaculé du lieu, entre sa lumière éclatante et sa dominante de blanc, rend le monstre plus ridicule (il est en slip kangourou de l'espace, quand même) que redoutable alors qu'il répand sang et organes sur son chemin.

Les scènes d'action perdront en passion ce qu'elles gagneront en illisibilité jusqu'à un troisième acte nocturne pas intense et bordélique dans lequel on se dépêche de faire crever tous ceux qui auraient dû y passer le long de la progression du film. Black et Dekker ont peut-être voulu faire les choses différemment avant d'être rattrapés par les impératifs du cahier des charges, d'où un climax initial qui aurait peut-être eu pour principale différence le sort de sa bande de barbouzes.

"The Predator" est un guerrier blessé mais tout de même un guerrier. On y prend plus de plaisir que devant la très grande majorité des bidons de lessive franchisés sortis cette année et si les cicatrices prennent le pas sur le muscle après visionnage, c'est le muscle qui prend le pas sur les cicatrices pendant. Complètement à contrecourant de la norme actuellement en vigueur, on a quand même une bonne grosse affection pour ce qui n'est certainement qu'une version dégénérée de ce que voulait véritablement Shane Black parce qu'elle est quand même dans le bon esprit (ou en tout cas celui qu'on aime). Ça fleure bon le sang, les tripes, la clope, la binouze, le slibard, les aisselles et la vulgarité parfois sans effet (le syndrome de la Tourette dont un personnage est affublé ne cache pas toujours sa nature de prétexte) mais le plus souvent suffisamment bien écrite pour revigorer le concept des blagues sur Ta mère parce que le sens de la réplique qui claque de Shane Black est toujours présent (« Comment circoncire un sans-abri ? En claquant le menton de la mère de Baxley ! », « Quelle est la différence entre cinq gros noirs et une bonne vanne ? La mère de Baxley n'encaisse pas la vanne ! »).

Il a beau être sérieusement entaillé, le doigt d'honneur est toujours présent et nous offre des moments salvateurs à l'ère du politiquement correct-roi. Comment ne pas fondre devant un gamin qui dit au facteur que son père est soldat et tue des gens pour qu'il puisse être facteur ? Et la polissonnerie ira jusqu'au bout avec une ouverture qui ne servira peut-être à rien compte tenu de l'échec commercial mais qui est tellement outrancière (c'est littéralement le jouet qui se retrouve sur grand écran) qu'elle ne peut être que satirique. Les personnages aussi sortent du film avec les honneurs car on sent qu'ils n'ont pas pu tout nous dire et nous montrer mais ils sont imprégnés de l'esprit de leurs auteurs : ils sont badass, identifiables et ont le droit à des moments de grâce qui les rendent touchants. Chaque révélation sur l'un d'entre eux lui donne une nouvelle dimension, une petite réplique glissée comme ça peut provoquer un picotement émotionnel chez le spectateur sensible au développement de personnages et ils finissent par trouver une grandeur voire une noblesse dans leur marginalité. Quand on arrive à t'attendrir avec des barjots qui se vautrent dans la grivoiserie et la violence comme des cochons dans la merde, c'est qu'on a du talent.

Même après un tabassage en règle, la profession de foi est là. L'intrigue est partie en sucette, la facture visuelle relève presque du foutage de gueule, mais le cœur du film est ailleurs, souffreteux et pourtant toujours là.
Auteur :Rayane Mezioud
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