21 novembre 2018
Critiques

The Predator : Rencontres du nouveau type

Disons-le tout net à ceux qui s'obstinaient à ne voir que des rumeurs dans les signaux d'alerte qui ont émaillé la production (reports multiples, communication lamentable, déclarations inquiétantes et contradictoires du casting) : c'est un "The Predator" bel et bien mutilé qui arrive sur vos écrans. Le nouveau Shane Black accuse à peu près toutes les stigmates que l'on peut attendre d'une production rafistolée au gré d'intérêts divergents. Et pourtant, sous sa gueule cassée, c'est bien le cœur de son auteur qui bat la chamade au travers d'une relecture du mythe aussi audacieuse que pertinente.


Sous le purin… Les roses

Personnages qui apparaissent et disparaissent au petit bonheur la chance, montage qui coordonne tant bien que mal les reshoots avec le reste, facture visuelle inégale…. Ce n'est rien de dire que "The Predator" paye le prix de ses conditions de fabrication. Tout le catalogue des cicatrices d'un processus de conception tumultueux, dont l'équilibre précaire menace à tout moment de vaciller (et soyons francs, le bateau tangue à plusieurs reprises) répond présent. Enfonçons le clou : si l'on s'en tient aux seuls critères d'exigences auxquels est censée répondre une production mainstream, alors "The Predator" fait clairement partie des cancres du fonds de la classe. Raison de plus pour ne pas s'arrêter à ça.  

En effet, sous sa ganache abimée de rescapé du front, The Predator ne manque pas d'atouts à faire valoir. Le moindre n'étant pas de porter en bandoulière l'identité de son auteur, qui nous rappelle que son sens du storytelling ne saurait se résumer à l'art des punchlines ciselées et sarcastiques qui ont fait sa réputation. Sa capacité à créer une compréhension mutuelle et instinctive entre ses personnages au détour de quelques répliques, à défier les conventions sur l'autel de la logique organique de son récit, à édifier des stèles aux losers magnifiques pour lesquels penche sa caméra... Autant de traits qui confèrent tout leur caractère auxdites punchlines, à mille lieux des one-liners hors-sol dont se repait l'époque.


L'existence précède l'essence

Indéniablement, Black comprends la substance qui irrigue les fétiches, dévitalisés à force d'être brandis comme des semences transgéniques par les laborantins de la culture pop actuelle. De la part de celui qui provoqua les cris d'orfraies de la communauté geek avec son "Iron Man 3", la démarche ne tient en rien du hasard. Sa liberté créative ne rend guère de comptes qu'à l'essence de son sujet et des figures qu'il investit, et certainement pas aux gardiens du Temple autoproclamés. Et de fait "The Predator" est un film fidèle à la profession de foi de son auteur, qui n'a de cesse de provoquer sa mythologie pour mieux la sortir de sa zone de confort. Et ce sans jamais demander la permission au petit McTiernan illustré pour développer son univers.

Au risque de démystifier la créature, Black sort de l'impasse du premier contact (après tout, la saga et ses déclinaisons ne sont jamais sorties de cette ornière) et assume sa tentative de serialisation de la saga. Une intention qui trouve une équivoque éloquente dans cette scène où le jeune autiste incarné par Jacob Tremblay met le casque du Predator pour décrypter les écritures qui parsèment la vision du monstre depuis 1987. Pour appuyer le trait, Black mettra même des sous-titres aux lignes de « dialogue » du monstre par la suite. Comment en finir avec la mystique nerd en deux minutes montre en main !

Si Shane Black assume son crime de lèse-majesté, c'est parce qu'il remet la communication, thème central du film de McTiernan, au centre de son échiquier. Au fond "Predator" (comme la plupart des films de McT) n'était jamais que l'élaboration d'un langage commun entre deux créatures surhumaines. Black, qui n'est pas Rodriguez, a bien retenu ce qui faisait l'essence du film de McT au-delà de ses aspérités iconiques passées à la postérité. Et comme pour mieux affirmer sa résolution, il ne cesse de reformuler selon ses termes la question posée par McTiernan pour faire avancer sa mythologie.

La communication entre le Predator et le spectateur, qui se trouve pour la première en empathie « directe » avec la créature au cours d'une séquence de massacre particulièrement jouissive. La communication entre ledit Predator et les humains qui vont devoir trouver les raisons de sa présence sur Terre. La communication entre un groupe de soldats hétéroclites et fissurés, qui doivent réapprendre à fonctionner de concert pour s'en sortir. Le rétablissement de la communication entre un père blackops et son fils autiste, sous-intrigue qui se révèle le cœur du film, affirmant en creux ce à quoi la vision de Black aurait bu aboutir sans interférences.


Demain tout commence

En effet, en associant une bande de soldats passablement déglingués et bardés de troubles mentaux à un garçon dont l'autisme lui permet de « comprendre » l'ennemi, Black ne fait pas que se jouer des codes auxquels répondent les héros « grand-public ». Il chante littéralement leur épitaphe.

En effet, malgré toute la classe déployée par Boyd Holbrook, qui gagne instantanément son ticket dans le patrimoine blackien, son McKenna est moins le héros qu'un passeur qui a vocation à préserver sa géniture pour la suite. Black dessine ainsi un propos proche de Shyamalan dans "Incassable" et "Split" où les marginaux ne refoulent plus leurs dons, où le handicap devient le stade prochain de l'évolution, où les anciens héros meurent pour laisser leur place aux nouveaux.
On le comprend : plus encore que la mythologie qu'il revisite, c'est bien son propre cinéma et l'imaginaire sur lequel il s'est édifié que Shane Black remet en question ici.

En cela, et malgré ses scarifications parfois turgescentes, "The Predator" s'impose comme un prototype précieux : un film-licence signé par un ancien qui célèbre le présent en regardant vers le futur. Soit probablement l'un des mantras les plus excitant actuellement, auquel Black ne pourra surement pas donner suite. Au regard du bide du film, ainsi que le rachat de Fox par Disney, peu probable que l'on permette au réalisateur de décliner les fabuleuses promesses de sa conclusion. Fuck this shit !
Auteur :Guillaume Meral
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