15 décembre 2018
Critiques

The Spy Gone North : Meurs un autre Jong

Mesdames et messieurs, nous sommes aujourd’hui face à un cas compliqué pour tout critique, celui du film qui est si bon qu’il est difficile d’en dire beaucoup de choses. En effet, on tombe parfois sur des œuvres cinématographiques tellement réussies qu’elles mériteraient qu’on s’étale sur des pages et des pages pour en vanter les charmes. Et c’est justement parce qu’elles réussissent tellement bien leur mission qu’on a du mal à en faire une analyse approfondie. Pas étonnant que l’objet problématique du jour nous vienne tout droit de la Corée du Sud. ce cinéma semble régulièrement se fixer comme objectif d’offrir à son spectateur l’expérience la plus émouvante et viscérale possible. Une expérience si intense que le récepteur final ne parvient parfois plus à discerner comment les fabricants de l’œuvre cinématographique sont arrivés à un tel résultat et à exprimer par des propos argumentés ce qu’il en a pensé.

Parce que le film d’espionnage en Corée du Nord, ce n’est pas que "Meurs Un Autre Jour" et la surréaliste chanson éponyme de Madonna. Elle aura sans doute fait le malheur des cinéphiles et des mélomanes et peut-être fait le bonheur des salles de gym et des donjons SM. On va donc essayer de rendre grâce à "The Spy Gone North" de Yoon Jong-bin même si sa réussite complique l’exercice critique. Selon une grille de lecture critique presque mélièsienne liant la prestidigitation à l’art cinématographique (oui, on se la touche un peu mais vous avez l’habitude …), la valeur de ce petit bijou réside dans le fait qu’on a du mal à aller plus loin que le constat de sa qualité. Ainsi, on a encore du mal à expliquer comment il a réussi « le truc » pour reprendre le lexique lié à George Méliès. Incapables de voir les ficelles permettant au tour d’exister, nous sommes époustouflés. C’est tant mieux. Expliquer tout ce qui fait de "The Spy Gone North" une telle réussite, ce serait un peu lui enlever de sa magie.

Les cadrages, les mouvements de caméra, la durée et l’enchaînement des plans, la musique, la photographie, le jeu des acteurs, l’écriture et tout autre partie d’un long-métrage qui pourrait être décortiquée pour être évaluée positivement ou négativement s’imbriquent entre elles avec une telle maîtrise que "The Spy Gone North" semble sans trop se forcer produire exactement l’effet qu’il souhaitait produire. Le rythme est presque parfait de bout en bout tant la manière dont cette histoire extrêmement dense est racontée avec une précision qui force le respect. Pas un seul plan ne semble trop long ou trop court et aucun d’entre eux ne semble inutile. Chaque ombre ou lumière produit un sens qui nous échappe peut-être mais que l’on sait présent (le faciès légèrement ombré de Kim Jong-il). Chaque mouvement de caméra renforce ce qui est dans le cadre et la musique réussit le miracle d’élever le tout alors que son omniprésence aurait selon toute vraisemblance condamner la plupart des scènes au sensationnalisme lourdingue. Un peu à la manière du monumental et furieux "Battleship Island" qui partage avec "The Spy Gone North" le comédien Jung-Min Hwang, Yoon Jong-bin crée une expérience émotionnelle comme on en vit très peu chaque année au cinéma en utilisant des outils délicats et complexes mais qui, s’ils sont bien utilisés, permettent de capter l’essence du pouvoir du cinéma.

Inéluctablement complexe puisque l’espionnage est ici plus proche du réalisme âpre et retors d’un John Le Carré que de la gaudriole d’un James Bond période Roger Moore, le scénario multiplie les enjeux sans – trop, nuance importante car il y a quand même des éléments qui nous passent un peu par-dessus la tête - donner au spectateur la désagréable impression d’être perdu au milieu de longues plages verbales auxquelles il n’entrave plus rien. La moitié septentrionale du pays du Matin calme s’étant retirée du traité de non-prolifération, Black Venus est envoyé en Corée du Nord pour récolter les informations visant à contrecarrer l’exécution d’un programme atomique. Puisqu’il prend l’identité d’un homme d’affaires, les valeurs marchandes et la corruption prendront pendant une heure le pas sur un patriotisme guidé par de nobles principes qui ne se mesureraient par des chiffres. Un choix sans doute pris pour ne pas se vautrer dans le manichéisme bas du front en érigeant la Corée du Sud sur un piédestal politique en raison de son ennemi.

En prenant un virage plus indigné au détour de quelques images d’un peuple à l’agonie, les enjeux de la lutte entre communisme et capitalisme redeviennent plus classiques sans tomber dans un misérabilisme ostentatoire. À l’image du surpuissant "Joint Security Area" de Park Chan-Wook, la dimension humaniste de "The Spy Gone North" réside dans les relations que tissent des citoyens coréens avec ceux de l’autre partie du pays, des liens affectifs et empreints de respect constituant de facto un acte symbolique de résistance. Si cela peut sembler utopique voire candide, cette naïveté est ici affirmée comme un refus des frontières tant physiques qu’idéologiques. Le pinacle émotionnel sera atteint par d’ultimes plans qui vous feront voir la Rolex autrement que par le prisme du pire ennemi pour cause de femme de Jacques Martin.

"The Spy Gone North" fait partie de ces films précieux qui arrivent à atteindre un tel degré de réussite et de pureté dans leur exécution qu’ils lancent aux critiques le défi de les analyser avec pertinence. S’il n’appartient qu’à vous de juger de l’intelligence de ce texte, on espère qu’il a rendu justice à la haute qualité de ce délicieux film d’espionnage. Ce soir, on mange coréen !

Auteur : Rayane Mezioud

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