14 novembre 2018
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The Tree Of Life : La Grâce ou la Nature.

La Grâce ou la Nature : tels sont les deux choix proposés par Terrence Malick, dont le cinquième long résonnait un peu trop comme une annonce messianique faite au monde. Élu chef d'œuvre parmi les chefs d'œuvre avant même d'avoir vu le jour, "The tree of life" n'est pas le Saint Graal attendu, mais recèle néanmoins suffisamment de richesses et de matière pour intégrer sans mal le club des films qu'on n'oubliera pas de sitôt.

Tant par sa patte visuelle que par l'ampleur de son message, le dernier Malick se distingue par l'intransigeance de ses partis pris et son refus du consensus. C'est comme si le cinéaste prenait des risques pour la première fois, acceptant de délaisser en partie une Dame Nature qu'il avait toujours traitée avec recueillement pour se payer une virée au royaume des cieux, quitte à faire grincer des dents.

Aussi casse-gueule soit-il, "The tree of life" a au moins le mérite d'être formidablement cohérent dans sa démarche et dans ses questionnements. S'il est tout à fait possible de ne pas adhérer au message en raison de divergences d'ordre spitiruel, sensitif ou émotionnel, il est en revanche difficile de contester l'ampleur du travail abattu par un réalisateur qu'on devine habité par son sujet, parfois à la limite de la transe, mais refusant toujours de s'abîmer dans la confortable tiédeur qui caractérise, qu'on le veuille ou non, la majorité de son œuvre passée.

Le plus incroyable avec "The tree of life", c'est qu'il est capable de placer le spectateur le plus ouvert face à ses contradictions de consommateur de films. Un jugement basé sur l'immédiateté pousserait à juger le film comme totalement ridicule, absolument poseur, risible de part en part. Il est vrai que sa première demi-heure a tout pour être fatale, et ce de façon totalement rédhibitoire : Malick recrée en effet une sorte d'odyssée de la vie qui fait autant penser à Yann Arthus-Bertrand qu'au 2001 de Kubrick. C'est dire l'ampleur du grand écart.

Division cellulaire, phénomènes climatiques, étendues désertiques, méduses, dinosaures en mauvaises images de synthèse : d'une certaine beauté formelle, les images s'enchaînent, s'accumulent, dans un grand vent de contemplation béate face à ce que Dieu le père a pu nous apporter de plus beau et de plus grand.

Remonter à l'origine des temps pour ne conter au final qu'une banale histoire de famille, voilà le signe d'une grande audace. Cette famille-là, on en découvre d'abord la tragédie (la mort d'un fils à peine majeur) avant de repartir paisiblement de ses débuts, à savoir la naissance du premier des trois fils qui la composeront. C'est la partie la plus mièvre du film, filmée à grands renforts de plans lyriques et d'improbables mouvements de caméra, mais c'est aussi d'elle que le film semble démarrer enfin. En suivant patiemment la croissance de trois frères et leur relation avec leurs parents (qui ne sont autres, ne soyons pas dupes, que la Grâce et la Nature), on finit par se familiariser avec eux et à oublier peu à peu la ribambelle d'images aberrantes vues précédemment.

Peu à peu se tissent alors des enjeux modestes en apparence mais gigantesques pour peu qu'on les observe sous un jour symbolique. Car le chef de famille, joué par un Brad Pitt relativement convaincant, tente de donner à ses fils une éducation religieuse mais pas naïve, où l'on apprend tout autant à respecter ses aînés qu'à se battre pour être le meilleur et le mieux blindé face aux épreuves de la vie. Une façon de faire qui finit par peser sur la conscience du plus âgé des frères, bientôt à la tête d'une révolution de poche s'orchestrant entre lui, sa conscience et ses parents.

Est-ce neuf ? Pas tout à fait, et on peut reprocher à Malick de ne pas avoir assez approfondi des thèmes déjà abordés de façon nettement plus discrète dans des films indépendants à petit budget (demandez à David Gordon Green ou Michael Cuesta). Il n'empêche que dans ces instants-là, "The tree of life" captive. Sans atteindre, il est vrai, les sommets trop vite annoncés. Ces histoires de famille et d'enfance, Malick les traite sur la durée, en prenant sans doute trop son temps, manquant singulièrement d'efficacité dans le traitement. Et parce qu'il était décidé depuis le départ que son film serait métaphysique ou ne serait pas, le metteur en scène clôt son œuvre par de nouveaux appels à la nature, à l'univers... et au paradis. Un paradis pensé comme une simple plage, havre de paix où chacun finirait par se retrouver en dépit de la façon dont sa vie fut menée.

S'il ne cède pas à un kitsch dans lequel était par exemple tombé Peter Jackson avec "Lovely bones", il est toutefois difficile de s'accorder pleinement avec cette vue de l'esprit qui est cependant la conséquence logique de toute ce qui précède. D'un point de vue religieux, le cinéaste n'a pas grand chose à se reprocher, son approche du livre de Job étant assez claire et la morale délivrée n'ayant rien de scandaleux. Plus qu'un fond discutable mais loin d'être inintéressant, c'est finalement par sa forme que le film dérange le plus.

Dans ses passages les plus lyriques comme ailleurs, "The tree of life" ressemble en effet trop souvent à un gigantesque patchwork composé d'images souvent "jolies" mais rarement conciliables. Cela ne fait que confirmer que Terrence Malick est plus un grand faiseur d'images qu'un brillant metteur en scène : il sait composer des plans, travailler des textures, trouver des angles stimulants, mais il se montre souvent incapable de rendre l'ensemble harmonieux.

Un film censé parler de la Vie et de tout le reste mais ne parvenant jamais à créer l'émotion peut être qualifié de film raté, ou de film malade. En attendant de pouvoir le réévaluer dans dix, vingt ou cinquante ans, on choisira pour "The tree of life" ce dernier qualificatif.
Auteur :Thomas Messias
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