18 décembre 2018
Critiques

Trois visages : Jafar à la campagne

Il y a trois ans, dans un pays où la liberté d'expression était entravée par un gouvernement menant la vie dure à ses artistes, sortait "Taxi Téhéran". Projet porté par le cinéaste iranien Jafar Panahi, cette petite merveille d'humour en forme de docu-fiction nous plongeait au plus près des mentalités et des parcours de personnages haut en couleur vivant dans la grande ville de Téhéran. Ayant fait de la prison, et ne pouvant tourner son film dans des conditions normales, Panahi l'a donc réalisé en secret, allant même jusqu'à garder anonymes les noms de ses collaborateurs.

Aujourd'hui, les choses ont bien changé. Son nouveau projet, "Trois visages", a vu ses participants se bousculer pour apparaître au générique. De nombreuses personnalités du pays ont même envoyé des lettres au président iranien pour lui demander de permettre à Panahi de se rendre au festival de Cannes pour y présenter son film. A croire qu'avec tout ce battage autour de ce nouveau film, un homme aux ambitions cinématographiques modestes mais justes peut perdre pied...

"Trois visages" n'est clairement pas une réussite à la hauteur de "Taxi Téhéran". La spontanéité, la tendresse et le message véhiculés par ce dernier étaient soutenus par une mise en scène intimiste où le spectateur était quasiment réduit à l'état d'être minuscule accroché à l'auto-radio pour observer les faits et gestes de personnes aux mœurs totalement différentes. Ici, le concept est le même (des acteurs amateurs qui reproduisent leur manière d'être au quotidien), mais le résultat sonne tellement faux qu'on se demande bien si Jafar Panahi s'est intéressé un tant soit peu à ses acteurs.

Le naturel n'est plus au rendez-vous à l'image de ces personnages qui apparaissent à l'écran au détour d'une route où l'on imagine aisément l'équipe lui lancer le top départ pour avancer vers la caméra. Là où un contre-champ aurait permis plus de surprise, le cinéaste se contente d'installer sa caméra dans une voiture et de filmer paresseusement le moindre évènement alentour. La magie du cinéma n'est plus présente, on frôle l'amateurisme et le tout sonne beaucoup trop faux pour que le public se sente propulsé dans cette histoire.

D'autant plus que le thème du film (les traditions dans les villages reculés du Moyen-Orient, la place de la femme dans ses sociétés paysannes) est désamorcé par un ton humoristique qui ne trouve plus sa place. Dans "Taxi Téhéran", Jafar Panahi le citadin s'adressait à des personnes cultivant les mêmes codes urbains que lui. Ici, un gouffre se créé entre les deux personnages principaux et le reste d'une population campagnarde accrochée à des fils de marionnettes manipulées par le cinéaste. Et puis, la gravité et le sérieux n'étant jamais vraiment présents, le film manque cruellement de profondeur dans son propos et en devient juste soporifique et vide.

Car en plus, le film est très lent et se paye le luxe de nous livrer moults plans immobiles et respirant un calme qui vire surtout à l'ennui le plus profond. Si vous voulez découvrir une culture et ses problématiques, rabattez-vous plutôt sur « J'irai dormir chez vous en Iran ». Là, au moins, personne ne s'auto-parodie.
Auteur :Cyprien Pleuvret
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