16 décembre 2018
Critiques

Un Amour Impossible : L’amour à mort

Qu’est-ce qui inspire aujourd’hui Catherine Corsini ? L’amour, il semble toujours que soit l’amour et ses scénarios extrêmes et vibrants qui continuent de nourrir son imaginaire. Après "La Belle Saison", délicate romance entre deux femmes sur fond de revendications féministes dans les années 70, la réalisatrice s’attelle à un autre film mais continue d’user ce même fil rouge des passions contrariées. Car ici aussi, l’amour est déclaré impossible par le corps social, plus encore il est condamné d’avance par l’un des deux amants. Et c’est précisément ce qui constitue toute la cruauté de ce film adapté du roman de Christine Angot.

L’histoire se déroule dans les années 50, période durant laquelle le patriarcat fait bon train. Rachel, magnifiquement interprétée par Virginie Efira, est une modeste employée de bureau de Châteauroux : à 25 ans elle n’est toujours pas mariée et attend le grand amour qu’on leur promet à toutes. Belle, rieuse, intelligente, elle attire instantanément le regard noir et perçant de Philippe incarné à l’écran par le ténébreux Niels Schneider. Il suffit d’une œillade pour qu’elle tombe instantanément sous le charme de l’individu à la fois charmant et inquiétant.

Fascinée par sa culture, son bon goût, la jeune femme est aveuglée, enivrée par ses mots d’amour si habiles. Elle ne perçoit pas le mépris de classe sous-jacent au désir. Car « avec lui, elle avait des discussions qu’elle n’avait jamais eues avec personne ». Tout de suite s’impose à elle le caractère unique de ce personnage qui parle une pléiade de langues, voyage à travers le monde et sait incarner les soubresauts de la passion mieux que quiconque. Déjà se dessine devant nous une certaine idée de la lutte des classes, de la culture comme outil de domination. Car Philippe est un intellectuel, il appartient à cette couche de la société qui se marie encore par intérêt et non par amour. Il appartient à cette élite qui ne se mélange pas et qui se reproduit inlassablement entre elle. Le personnage de Rachel va donc se heurter douloureusement à cette imperméabilité des rangs. Quand elle tombe enceinte, il est donc tout naturel qu’elle élève seule l’enfant et que le fruit de cette union ne portera jamais le nom du père.

Le destin de Rachel est parcouru par la voix de Chantale, elle en sera la narratrice et la fine analyste. Chantale c’est l’enfant née de père inconnu, c’est cette petite fille qui deviendra une femme et bientôt une écrivaine. Elle nous décrit de manière très littéraire la nature d’une relation parfois idyllique, d’autre fois cruelle, toujours douloureusement inégale. Philippe le dit à un moment : « Il y a trois sortes d’amour. L’amour conjugal, c’est celui que tout le monde veut. Ensuite, il y a la passion et enfin, il y a ce que j’appelle la rencontre inévitable ». Leur relation selon lui n’est qu’une rencontre donc une virgule dans son existence, comme un détail parmi tant d’autres quand Rachel ne vit bientôt que dans l’attente et l’espoir désespéré de reconnaissance non plus pour elle mais au moins pour sa fille. Elle l’élèvera toujours dans l’idée qu’elle est le fruit d’un amour fort, d’une vraie passion. Car il fera toujours en sorte d’être libre sans que jamais elle ne le soit.

La réalisatrice dévoile progressivement, tout au long du récit, la nocivité de cet homme jusqu’à noircir entièrement le tableau de la passion. Progressivement, la peine envahit l’écran comme elle envahit le cœur de la protagoniste. La noirceur du personnage masculin vient éteindre peu à peu le regard autrefois si lumineux de Rachel jusqu’à l’anéantir de douleur. Derrière l’histoire d’amour toxique, Corsini évoque sensiblement, toute en pudeur, une entreprise de « destruction sociale » comme aimera l’interpréter Chantale. Car après la mère, c’est la fille que cet homme s’emploie à séduire pour mieux détruire. On finira par comprendre pourquoi la narratrice est Chantale, pourquoi l’histoire de ses parents est aussi son histoire, pourquoi sa vie n’aurait jamais été la même si elle avait eu un autre père … Sûrement parce que sans ce rejet originel, elle n’aurait pas eu tant besoin d’être entendu.

"Un amour impossible" est d’une grande densité traitant à la fois du rejet social, du statut des femmes, de la domination masculine et des rapports mères filles. C’est notamment pour tous les thèmes que le film évoque qu’il est nécessaire même s’il aurait gagné à être raccourci : il dure plus deux heures et n’évite pas quelques longueurs. Mais finalement, force est de constater que Catherine Corsini retranscrit parfaitement le chagrin dont elle dispose le masque avec grâce sur le visage solaire de Virginie Efira qui trouve ici son meilleur rôle au cinéma. Chagrin dont on se sépare qu’au moment de prendre enfin la parole… Comme si les mots, en se les appropriant, menaient inévitablement à la rédemption, qu’ils étaient l’unique solution pour panser les plaies du passé.

Auteur : Justine Briquet

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