17 décembre 2018
Critiques

Un Peuple et son Roi : À Bas Louis Croix V Bâton !

Chopez votre bonnet phrygien, enlevez vos culottes et accrochez votre plus belle cocarde au téton parce qu'aujourd'hui, on va former des bataillons et marcher pour qu'un sang impur abreuve nos sillons ! C'est le mois de la rentrée des classes et c'est pourquoi "Un Peuple Et Son Roi" semble arriver à point nommé puisqu'il ressemble moins un film qu'à un cours d'histoire avec madame Michu, enfants endormis dans la salle à l'appui. Pas besoin d'attendre une occasion en or comme un énième centenaire et de se la jouer superproduction évènementielle pétée de thunes pour traiter le sujet à la manière de La Révolution Française, long-métrage pantagruélique divisé en deux parties durant presque trois heures chacune. De toute manière, ce n'est pas forcément en arrivant au bon moment qu'on cartonnera. Ayant coûté 300 millions de francs français, soit presque 46 millions d'euros et tout ça sans prendre en compte l'inflation, l'œuvre, réalisée par Robert Enrico et Richard T. Heffron, n'a pas profité du bicentenaire pour esquiver un échec piquant. La première partie, "Les Années Lumières", a à peine réussi à vendre un peu plus de 640 000 tickets et la seconde, "Les Années Terribles", n'a pu attirer qu'un peu moins de 275 000 spectateurs dans les salles obscures. "Un Peuple Et Son Roi" aura peut-être plus de chances au box-office puisqu'il n'arrive pas au cours d'une année où on aura rebattu les oreilles des Françaises et des Français avec la Révolution, mais il aurait eu besoin d'un travail cinématographique approfondi pour prétendre pouvoir marquer les mémoires et exister sous un autre angle que celui de l'enseignement.

Pendant les premières minutes du long-métrage, ça se présente sous les meilleurs auspices parce que la mise en scène affirme une solide volonté de se réapproprier son sujet pour en faire une œuvre de cinéma et non pas une simple leçon. Rien de transcendantal, mais une intention solide de ne pas se laisser brider par l'Histoire pour raconter une histoire en exploitant les outils de son médium. Lorsque Louis XVI reçoit des ch'tis n'enfants tout pauvres pour leur laver les pieds, Pierre Schoeller accentue la dimension cérémoniale de la scène à coups de Miserere Mei et de gros plans bien solennels pour mettre au centre de tout le culte de la personnalité d'un monarque qui prend des airs papaux terriblement affectés. Un enfant lui annonce qu'il aura bientôt des sabots, contrechamp sur le roi qui se relève sans trouver quoi que ce soit à répondre et on coupe sur le titre. C'est simple mais c'est surtout efficace.

À la vue d'un synthé au lettrage on ne peut plus dépourvu d'imagination, on craint de se retrouver précipité d'un coup dans l'académisme le plus primaire avant que ce que l'on croyait être un fond jaune canari ne se révèle être un four de fusion de verre. Le fait que la narration démarre après la prise de La Bastille cimente encore un peu plus cette impression de voir se construire un film qui refuse de se laisser cadenasser par les attentes qui vont de pair avec son sujet si pesant. En répondant ensuite aux visages joyeux du Tiers-État face à la désagrégation d'un symbole monarchique par la muette douleur d'une mère face à son nourrisson mort, on s'attend à ce qu'"Un Peuple Et Son Roi" choisisse comme axe premier la petite histoire prise au sein de la grande d'une communauté très restreinte et s'attache à décortiquer les coûts de la révolte.

Malheureusement, le spectateur déchante très vite et se sent un peu pris dans un traquenard s'il souhaitait ne pas être assommé par une heure cinquante-cinq de didactisme. Comme s'il voulait trop en faire, Pierre Schoeller ne centre pas son récit et tente de donner la parole à tout le monde sur une période qui démarre après la prise de la Bastille et s'achève avec l'exécution de Louis XVI. Certes, on ne va pas jusqu'au bout de la Révolution française mais en souhaitant en raconter autant, "Un Peuple Et Son Roi" devient très vite impersonnel et dilue sa puissance dramatique. La caractérisation des personnages qui semblaient principaux et leurs relations se réduisent fatalement à peau de chagrin alors que les logorrhées nous amenant d'un passage obligé à l'autre deviennent progressivement ce qu'il y a de plus important. Les synthés se parent très vite des oripeaux de la banalité et imposent au récit une structure chapitrée aussi linéaire que mécanique.

Comme un contrepoint à leurs équivalents transcendantaux et virtuoses qui avaient su faire s'emballer nos palpitants dans "Les Heures Sombres", les assemblées bandent mou et ne rendent pas justice à des comédiens qui donnent tout ce qu'ils ont même s'ils pouvaient avoir l'air un peu trop théâtraux dans leurs premières apparitions. On se demande presque si on ne ressentirait pas plus de sensations en passant l'après-midi devant Public Sénat. Peut-être est-ce la conséquence d'une mise en scène qui se voudrait avant tout à hauteur d'Homme mais que ce soit au combat physique ou au combat verbal, les cadrages étriquent l'action dans toutes les situations en peinant à aller plus loin que le plan pied. Les plans d'ensemble sont rares et si on a le droit à un plan général, c'est la fête du slip. Reconnaissons quand même quelques micro-fulgurances comme, par exemple, un cauchemar sur une scène de théâtre, mais c'est globalement plus un professeur rasoir qu'un metteur en scène en état de grâce qui semble derrière la caméra.

Difficile de parler de la fin du XVIIIème siècle au cinéma sans que le spectateur français ne se sente enfermé dans une salle de classe et "Un Peuple Et Son Roi" s'empêtre dans un didactisme mis en évidence par une mise en scène qui n'a besoin que d'une dizaine de minutes pour trahir ses belles promesses.

Auteur :Rayane Mezioud
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