13 décembre 2018
Critiques

Un Peuple et son Roi : L’Histoire d’une nation

Il est toujours délicat de faire du cinéma à partir d'une idée et d'ériger l'intellect plutôt que l'émotion en fil rouge du récit. A plus forte raison sur une superproduction budgétée à 17 millions d'euros, qui risque fort d'opposer un précédent à tous les inconscients désireux de se frotter à l'exercice dans l'Hexagone.  Car à soyons clair, le malentendu qui semble avoir scellé la mise en chantier d'"Un peuple et son roi" risque de coûter cher à ceux qui ont mis la main à la poche en espérant de Pierre Schoeller un grand film populaire car grand-public.

A l'origine de cette méprise, le succès inattendu de "L'exercice de l'état" a sans doute induit en erreur ceux qui l'ont interprété comme la naissance d'un cinéaste capable de fédérer sur l'univers peu glamour de la chose publique. Pourtant, il était évident que dans sa volonté de décrypter les états d'âmes de ses personnages par le symbole plutôt que par l'empathie, Schoeller ne faisait pas partie des postulants à la grande forme. Du moins sous son acception traditionnelle. Ainsi, si Un peuple et son roi en adopte les pourtours, il dévoile bien vite un désir de regarder l'Histoire dans une autre direction.

Recouvrant la Révolution française depuis la prise de la Bastille jusqu'à la décapitation de Louis XVI à travers un échantillon vaste de ses acteurs, Un Peuple et son roi ne se définit pas comme un film choral pour autant. Tous les personnages, des représentants du Tiers-Etat à Louis XVI, ne se définissent qu'à l'aune de l'écosystème auquel ils appartiennent. En l'occurrence le corps de la nation, organisme en pleine mutation qui finira par perdre littéralement la tête au stade terminal de sa métamorphose. C'est cette conceptualisation de l'histoire qui intéresse le cinéaste, qui fractionne son découpage sur ces instants-prégnants qui marquent la naissance du sujet politique, cristallisent la lutte des privilèges, actent le déclin de la royauté. 

C'est peu dire que Schoeller se désintéresse de l'anecdote pour ne conserver que les instants à même de figer l'importance du propos. Une démarche catalysée par un exercice du montage presque cubiste, comme si Schoeller et sa monteuse Laurence Briaud empruntaient à Terrence Malick pour sa méthode pour en générer l'inverse épistémologique. En effet, quand le réalisateur de "Tree of Life" tire l'essence des chose ans de l'anecdote, il s'agit ici de ne conserver le signifiant. Un parti-pris qui se répercute également dans la représentation des personnages, définis à l'aune de ce qui les dépasse (la destinée embrassée par chacun) plutôt que par une dimension humaine qui émerge dans les marges du récit. 

On le comprend : ce n'est pas l'histoire, mais l'Histoire qui intéresse Schoeller. Au point de menacer "Un peuple et son roi" du didactisme scolaire qu'il n'évite pas tout à fait. Après tout, difficile d'éviter le réquisitoire quand on subordonne autant la petite histoire à la grande, le film se retrouvant parfois jugé au tribunal de ses (trop ?) grandes ambitions. Notamment lorsqu'il s'agit de faire reposer le basculement historique sur les épaules du personnage de Gaspard Ulliel, semi-sauvage devenant citoyen à mesure que la société française enterre l'Ancien Régime. Schoeller se retrouve ainsi à la merci du spectateur au regard distrait qui n'aura d'autres occupations que de voir la symbolique convoquée par le cinéaste arriver de loin.

Indéniablement, "Un peuple et son roi" a oublié de ménager un point d'entrée facile d'accès au public. Mais paradoxalement, c'est dans cette forme parfois abrasive que transpire la passion du réalisateur pour son sujet. Visiblement « dream-project » du cinéaste visiblement documenté jusqu'à l'expertise sur les mœurs et coutumes de l'époque, Un peuple et son roi ne contente pas de pousser la reconstitution jusqu'à une exactitude quasi-anthropologique. En effet, la chaleur presque fétichiste avec laquelle Schoeller isole les éléments pour mieux les sublimer à l'aune de leur représentation allégorique illustre la dévotion du cinéaste qui a manifestement « vécu » dans son film avant de le raconter. Une obsession qui n'oublie pas d'être égalitariste : chez Schoeller, l'Histoire avance autant au rythme des gestes effectués par les femmes lavant leur linge dans la Seine qu'aux caresses de la plume sur le papier lors de l'écriture des discours de Robespierre. 

Un état d'esprit pour le moins en phase avec celui de l'époque et les préceptes philosophiques du sujet qu'il illustre. C'est là que l'on saisit l'essence d'un film qui ne raconte pas tant la Révolution Française que l'idée que son instigateur s'en fait. Une idée grandiose, mythique, dont l'hyperbole se traduit dans les symboles. A l'époque de la démythification, "Un peuple et son roi" est un film qui remythifie. Un film-thèse ? Peut-être, voir sans doute. A condition de ne pas oublier que l'aventure thésarde est souvent mue par la passion communicative de celui qui l'entreprends. C'est le cas ici. 
Auteur :Guillaume Meral
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