20 novembre 2018
Critiques

Under The Silver Lake : Le monde de Dory

Expérience assez étrange que la projection d'"Under The Silver Lake". Non pas en vertu de cet inévitable quotient d'étrangeté dont se revendique tout bon ersatz de David Lynch persuadé d'exister dans le décalage induit par son avalanche de symboles iconoclastes. Ni dans ses airs de méditation générationnelle sur la culture pop (dieu, que ce terme devient détestable) qui explorerait l'abime existentiel de personnages perdus dans le labyrinthe de signes mondial. Encore moins dans la mystique trace « post-projection » que toute bête de festival qui se respecte prétends laisser chez le spectateur, invité à faire son exégèse à posteriori à défaut de faire son expérience sur l'instant. Bref, les oripeaux habituels associés à l'œuvre de salon branchouille qui sauce sa popote nombriliste de tubes pop in parce que vintage (voire ringards) qui lui obtiendront un hashtag sur Konbini. 

Mais si "Under The Silver Lake" aligne de façon effective tous les critères du film qui se fait saigner le bout à force de tirer dessus, on réalise assez vite que tout ça ne compte finalement pas. Que David Robert Michell, sous ses airs de post-Richard Kelly (qui se posait déjà comme un post-David Lynch) entend survoler ce cinéma postmoderne qui considère l'image à l'aune de sa valeur-signe. Le sujet et son ombre méta, tout ça n'existe pas, ou n'existe plus. So 2000's, éculé et déjà dépassé, reflet d'un temps où la pédanterie et la vacuité des uns pouvait au moins se reposer sur le sens des images posées et inventées par les autres. Cinéaste du turfu, David Robert Michell inaugure une nouvelle ère du médium et son rapport au spectateur : l'image qui regarde une image consciente d'être une image. Ambiance. 

Soyons clair : il n'y a absolument rien (on insiste sur ce terme) dans "Under The Silver Lake" qui n'ait l'air d'avoir été déjà vu 500 fois ailleurs en mieux (même quand c'était pas bien). Ni la cuistrerie sentencieuse de son discours sur la culture pop, ni dans sa peinture d'un Los Angeles « ville-d-icônes-qui-déréalise-le-réel- » (merci au petit Baudrillard illustré), ni son jeu sur les archétypes du film noir en forme de mash-up désincarné et dévitalisé. David Robert Michell met en scène son inanité à coups de grand-angle tapageurs grossissant le vide et d'effets qui neutralisent jusqu'à leur propre performance technique. Car rien ne semble devoir survivre au nihilisme terminal de l'entreprise, et certainement pas le cinéma lui-même, érigé en enregistreur de sa propre inutilité. 

C'est de là qu'émerge le nihilisme profondément incompréhensible d'"Under The Silver Lake" ; dans sa prétention à se situer au-delà du monde et ses représentations. Plus encore que le reflet d'une pop culture qui tire sa vanité de sa propension à pointer le doigt sur sa propre vacuité, "Under The Silver Lake" donne l'impression au spectateur qu'il n'est pas doté du câblage cognitif approprié pour comprendre sa démarche. Alors que le 7éme Art n'a cessé depuis ses débuts d'évoluer en fonction des dispositions cérébrales de l'homme (d'où le mythe d'enregistrement du réel accolé au dispositif, qui émule en réalité notre façon d'enregistrer le réel), David Robert Michell semble s'adresser à une autre espèce. Comme s'il s'agissait de prétendre enlever à l'humanité le médium par lequel elle questionnait sa condition. 

Certains regardent depuis l'intérieur, d'autres à distance et/ ou de côté, Michell lui observe en d'en dessous. Sous la surface, pour paraphraser le titre, comme s'il observait le théâtre d'ombres se découpant sur l'eau.  Sur qu'il aimerait surement nous mettre dans la position de l'individu observant des poissons rouges se débattre dans leur aquarium. Toutefois, tout ce qu'il réussit, c'est nous mettre dans la peau du poisson, qui scrute l'extérieur sans rien biter à ce qu'il se passe et redécouvre la cage de verre dans lequel nous astreint la réalisation toutes les 30 secondes. High-concept qu'on vous dit.
Auteur :Guillaume Meral
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