16 janvier 2019
Critiques

Une affaire de famille : Les bonnes intentions

Critique du film Une affaire de famille

Par Victor Van De Kadsye

Auréolé de la Palme d'Or 2018, "Une affaire de famille" suscitait toute notre attention. Notamment parce qu'aussi Kore-eda est l'un des metteurs-en-scènes les plus intéressants pour évoquer notre époque. Après l'essai du thriller, l'auteur ne délaisse pas pour autant le monde judiciaire. Mais, il renoue avec ses drames familiaux mélancoliques. Le résultat est édifiant et constitue absolument l'un des temps forts émotionnels de l'année.

"The Third Murder" nous laissait avec un interrogatoire vertigineux. L'ultime conversation entre un avocat et son client, condamné, distillait une ambiguïté sur les actions de l'accusé. On connaît les faits. Peut-on en revanche connaître les raisons ? Et surtout, celles-ci devraient-elles influencer notre jugement ? Ces questions, laissées en suspens comme une fin ouverte à toute réflexion, continuent d'être réfléchies par l'auteur avec "Une affaire de famille", véritable histoire criminelle pourtant pas dénués de bons sentiments.

Une famille marginale va "recueillir" chez elle Juri, une fillette retrouvée devant la porte de son domicile, habitée par des parents maltraitants. La jeune fille va alors apprendre à s'intégrer chez une famille commettant diverses magouilles.

Le film ne laisse aucun doute quant aux activités criminelles de cette famille « recomposée ». La première séquence présente immédiatement, de manière plutôt ludique, un vol à l'étalage dans un supermarché. Pourtant, Kore-eda ne va pas s'attarder à juger ses personnages, loin de là.

Bien au contraire, le seul jugement qu'il aura sera vis-à-vis de la justice japonaise. Il la montre comme trop appliquée à instaurer l'ordre sans prendre en considération les individus pris dans cette affaire. A ce sujet, une polémique éclata après le sacre du réalisateur à Cannes. Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, refusant de féliciter le metteur en scène pour cette récompense en raison de la charge virulente engagée contre sa politique.

En effet, Kore-eda filme une marginalité dans la nécessité absolue, une marginalité que la société japonaise préfère refouler. La dernière partie du film s'avère particulièrement déchirante à ce niveau, jusqu'à son ultime plan bouleversant où malheureusement rien ne semble avoir changé.

Il est facile de raconter un fait. Le comprendre peut être plus ambivalent selon les spectateurs auxquels Kore-eda accorde une confiance indéniable. Cette ambiguïté s'expose prodigieusement à l'écran via une empathie poignante. La photographie chaleureuse de Ryuto Kondo illumine cette famille et leurs moments de joie. Le point culminant étant une magnifique virée à la plage où les anti-héros se contentent de s'amuser en sautant face aux vagues qui risquent de les frapper à tout instant.

Il faut aussi saluer les performances hallucinantes des comédiens, témoignant d'un naturel hors du commun. Lily Franky, déjà vu dans les précédents films du réalisateur, nous touche par sa bonhomie. Cependant, c'est surtout Sakura Andô qui bouleverse à l'écran. Capable de révéler énormément de choses tout en s'avérant être taiseuse. Des jeux d'acteurs naturels pour des personnages complexes qui témoignent encore une fois de cette ambivalence morale présente en permanence. Malgré tout, on aime suivre ces personnages bouleversants.

Néanmoins, au-delà de cette charge à l'encontre du gouvernement japonais, l'autre force du réalisateur de "Tel Père, Tel Fils" est de se montrer universelle quant à son sujet de prédilection : la famille. Comme dans le précédent film cité, Kore-eda questionne notre rapport à la structure familiale. Le cadre branlant de cette famille montrée à l'écran, invoque à nouveau ces thématiques.

Ce n'est pas surprenant de la part de Kore-eda. Il suffit de voir un film comme "Nobody Knows" pour comprendre toute la démarche de son cinéma : un constat d'une société refoulant tout ce qui n'est pas dans l'excellence, laissant ainsi des personnages survivants par tous les moyens. En revanche, si sa force s'était dissipée lors de ses derniers films (le mauvais souvenir de "Après la tempête" ressurgit...), on la retrouve encore plus forte ici.

Du cinéma d'auteur populaire, privilégiant les émotions pour qu'une réflexion se fasse en fin de projection, voilà ce qu'est tout le cinéma de Kore-eda. Impossible de sortir "Une Affaire de famille" de notre tête après l'avoir vu. Ses nuances ne cessent jamais d'envahir notre esprit quitte à nous plonger dans une profonde mélancolie.

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