10 décembre 2018
Critiques

Une belle fin : Critique n° 1

Uberto Pasolini jouit d'une ascendance familiale prestigieuse. Il est d'ailleurs courant de se méprendre sur son lien de parenté avec le cinéaste et romancier du même nom. Son arbre généalogique le lie en réalité à Luchino Visconti dont il est le petit neveu. Pasolini n'a pourtant pas commencé sa carrière professionnelle au cinéma mais dans le milieu de la finance, à la City de Londres, où il vit encore aujourd'hui. C'est sans doute la nostalgie de ses années de jeunesse passées à la Cinémathèque de Milan qui l'incite à délaisser les banques pour les plateaux de tournage. Son parcours fulgurant le voit débuter comme stagiaire sur La Déchirure de Roland Joffé pour finir dix ans plus tard à la tête de sa propre société de production, Redwave Films. Il lui faudra alors à peine deux ans pour remporter son premier succès avec The Full Monty. Sa dernière production en date remonte à 2012, avec le Bel-Ami de Declan Donnellan et Nick Ormerod. Une Belle Fin n'est cependant pas la première réalisation de Pasolini, qui nous avait surpris en 2009 avec sa remarquable comédie Sri Lanka National Handball Team, pastiche approximatif de Rasta Rockett au Sri Lanka, l'esprit Disney en moins.

C'est avec une décontraction aidée par un verre de whisky que le fort sympathique Pasolini nous présente aujourd'hui un film qu'il veut « social, sans action et sans humour». La boutade ne manque pas de faire rire l'audience, bien sûr. Nous sommes prévenus. La caméra ne bougera pas, ou alors pour effectuer un léger panoramique afin de garder un personnage dans le cadre. Quant à l'humour, pince-sans-rire, il infusera tout au long des quatre-vingt-dix minutes d'une œuvre anglaise, certes, mais avant tout italienne. Le réalisateur renoue avec la tradition de la Rome antique qui plaçait le cœur dans l'estomac. Et c'est naturellement avec ses tripes qu'il nous offre cette Belle Fin dont l'argument trouve son origine dans l'image d'un cercueil solitaire « sans personne autour ». Pasolini se souvient avoir lu l'interview d'une employée des pompes funèbres de Westminster dans un quotidien de Londres. Il consacre ensuite six mois à rencontrer une trentaine d'autres travailleurs du métier, tâche aidée par leur présence dans chaque district de la capitale. Les visites des maisons des défunts succèdent aux enterrements et aux crémations auxquels il assiste également. La vie du réalisateur se voit ébranlée à son tour quand Rachel Portman, sa femme, qui signe également la bande-originale du film, le quitte, emportant avec elle leurs trois filles. Pasolini nous raconte avoir ressenti un profond sentiment d'isolement. Plus de doute sur la sincérité de sa démarche artistique.

Une Belle Fin évoque la solitude des gens, de plus en plus fréquente dans une société occidentale qui a fait du bonheur et du bien-être des impératifs catégoriques. Uberto Pasolini constate, l'air résigné, que le voisinage n'existe plus. On pense alors inévitablement à cette réplique que l'irascible Jean-Pierre Marielle prononce dans Les Grands Ducs (Patrice Leconte) : « Le voisinage a tué le civisme ». Le réalisateur donne vie à cette idée en la personne de John May, un employé de pompes funèbres municipales dans un district populaire de Londres, chargé de retrouver les proches du défunt Billy Stoke, un alcoolique, mais aussi son propre voisin, trois jours avant son départ forcé, sur le motif d'une compression de personnel. Les figures incontournables du film social sont alors convoquées avec une grande tendresse étonnante : le camarade d'usine pakistanais, l'employée d'un fish and chips, le vétéran aveugle rustre, les clochards amateurs de whisky etc. Pasolini revendique ouvertement (mais modestement) l'influence de Yasujiro Ozu quand il parvient à trouver l'extraordinaire dans le quotidien. Ces instants de grâce, on les trouve l'air de rien au détour d'un plan, qu'il s'agisse d'un cerf-volant pris dans les branches d'un arbre ou du large sourire de John May allongé dans les hautes herbes d'un cimetière. Le titre du film renvoie directement à ces instantanés, Still Life se traduisant par « nature morte » ou « vie immobile », celle de John May. 

Uberto Pasolini doit remonter quatorze ans en arrière dans sa mémoire de producteur pour trouver l'interprète de son personnage. Il remarque Eddie Marsan en 2001, sur le tournage des Nouveaux Habits de l'Empereur, dans le rôle de Louis Marsand, valet de chambre de Napoléon. Le génie discret et la verve expressive de l'acteur le convainquent de l'engager pour incarner le curieux John May, célibataire au mode de vie étriqué. Car il faut bien le dire, Pasolini partage plus l'humour glacial d'un Antonioni que de Dino Risi. On pense ainsi au comique de répétition dont use le réalisateur quand il s'agit de montrer les rituels de sa vie de vieux garçon (du pâté industriel en boîte et une tranche de pain toastée que lui sert également le vétéran Jumbo dans sa chambre d'hôpital) ou sa tentative de contact avec un chien en face-à-face. La plastique faciale de l'acteur ajoute beaucoup à la bonhomie du personnage. Le visage de poupon mal dégrossi et le regard limpide d'Eddie Marsan peuvent ainsi rappeler par intermittence l'innocence du Peter Sellers de Bienvenue Mister Chance (Hal Ashby). La caméra (presque) immobile de Stefano Falivene, à qui l'on doit, signe du destin, la photographie crépusculaire du Pasolini de Ferrara, nous montre alors naturellement le monde du point de vue de John May. La gamme de couleurs déclinées sous nos yeux reflète les perceptions intimes d'un personnage dont l'histoire s'assimile à un éveil de sens. Le gris du fog londonien succède au bleu du ciel aperçu entre les branches d'un arbre. Le film se poursuit sur des couleurs chaudes plus vives jusqu'à la fin tragi-comique du petit employé de pompes funèbres qui, plus compatissant pour autrui qu'envers lui-même, rejoint la vision originelle du réalisateur. John May achève sa mission à temps : les funérailles de Billy Stoke réunissent proches et amis, tandis qu'un peu plus loin deux fossoyeurs enterrent le petit homme dans l'anonymat.

Il suffit alors du seul regard de l'orpheline Kelly Stoke/Joanne Froggatt sur le petit monceau de terre sous lequel gît celui avec lequel elle aurait pu débuter une « belle amitié », pour que Still Life révèle son véritable sens, celui préféré par Uberto Pasolini : « encore la vie ». Le film nous interroge sur ce qui donne à la vie sa valeur, et pourquoi pas sa saveur. John May, encloisonné dans un jeu de surcadrages, peuple son univers fade de photos de défunts dans des albums. Ce qui pourrait s'apparenter à un passe-temps morbide devient sous la caméra de Pasolini une raison de vivre presque syncrétique, chaque vie s'entremêlant pour peupler le vide de la sienne. Le réalisateur affirme d'ailleurs avoir voulu faire un film sur la vie, pas sur la mort. Entendons-nous bien. Il s'agit certes d'un film sur la valeur de la vie, mais surtout d'un film sur la vie après la vie, c'est-à-dire la mort. Oui, Still Life réussit le pari audacieux de concilier deux genres a priori étrangers l'un à l'autre : le film social et… le film de fantômes ! La dernière séquence, véritable tour de force, nous montre ainsi les esprits des défunts sortir de leurs tombes pour se réunir autour de celle de John May, dans un dernier hommage à celui qui continuait de les faire vivre après leur mort.

Still Life joue sur une partition (scénaristique, visuelle et musicale) ténue mais élégante, en racontant une histoire, celle de tous les films d'Uberto Pasolini, à savoir celle « de gens modestes confrontés à l'écart entre un rêve et la réalité ».

Auteur :Boris Szames
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