21 novembre 2018
Critiques

Venom : Symbiotage

« Le monde a assez de super-héros », affirmait péremptoirement la campagne promotionnelle de Venom. Étant donné le faible niveau global du genre depuis plusieurs années, on pourrait approuver ce constat mais de temps à autre, des gens comme Brad Bird par exemple viennent nous rappeler qu'on les aime, les super-héros. Cette abondance de super-slips ne poserait pas de problèmes si elle s'accompagnait plus souvent d'un travail de qualité. On n'attendait pas de "Venom" qu'il redresse la barre tant plus il se dévoilait, plus il avait l'air effrayant dans le mauvais sens du terme. La surprise est pourtant là car même s'il craint comme prévu, le degré de nullité de l'objet cinématographique qui nous intéresse aujourd'hui n'a rien à voir avec le commun des Marvel Studios.

Plutôt que de faire comme tout le monde et de s'installer dans une zone de confort de la médiocrité qui le protègerait des réactions passionnées, "Venom" replonge dans l'état d'esprit des années 2000 et fait n'importe quoi avec les figures mythologiques qu'il a devant la caméra. Loin de nous l'envie de se la jouer gardiens du temple et de sacraliser un matériau de base qu'on ne connaît non seulement pas parfaitement et qui ne pouvait de toute manière pas être parfait mais les trahisons, minimes ou monumentales, doivent créer du sens. Or, toutes les décisions artistiques prises en raison de l'impossibilité d'inclure Spider-Man dans le schmilblick délestent le personnage éponyme et son alter ego humain de leur puissance évocatrice et de la tragédie qui les rendent si fascinants. Elles auront au moins pour qualité d'imposer une réévaluation à la hausse du digest servi par Sam Raimi il y a onze ans car il avait su restituer l'essentiel d'un personnage qu'il n'aimait pourtant pas et qui lui a été imposé.

À l'origine scribouillard sans déontologie dont les turpitudes journalistiques lui vaudront une descente aux enfers au cours de laquelle il se laissera petit à petit consumer par la haine, Eddie Brock devient un porte-étendard du journalisme d'investigation qui n'a pas froid aux yeux et dont la seule erreur aura été de passer outre le protocole pour tenter de mettre un vrai méchant le nez dans sa fange. Peut-être est-ce dû aux enjeux actuels, la « fake news » étant invoquée comme défense ultime par ce saligaud de PDG qui ne veut pas répondre aux vraies questions juste après avoir encouragé une petite fille à oser le faire, mais ce qui se voulait être moralement trouble plonge la tête la première dans le manichéisme le plus benêt dès son premier quart d'heure. 

Et le film continuera dans la publicité mensongère puisqu'en définissant Venom comme une entité autonome et non plus comme un parasite allant puiser dans les pires pulsions de son hôte sa personnalité, il exempt complètement Eddie Brock de tout dilemme moral et le rend complètement passif dès lors qu'il arrive à s'accrocher à lui. Le spectateur n'est jamais bousculé ou captivé par les pérégrinations d'un personnage sans réelle aspérité morale et qui ne pourra évoluer ni en bien ni en mal à force d'être ballotté comme un vulgaire fétu de paille au gré de pérégrinations sur lesquelles il n'a aucune prise. "Venom" pouvait encore conserver ce qui en a fait une icône redoutable et chaotique si les scénaristes n'avaient pas décidé de lui faire avouer qu'il était un nullos sur sa planète d'origine puis de le faire virer Bisounours en rendant sienne la décision de contrecarrer les plans d'invasion extraterrestre du symbiote qui s'est acoquiné avec le vilain PDG. 

Pour ceux qui seraient absolument réfractaires à la fidélité comme gage de qualité quand bien même il y a des raisons pour lesquelles un matériau d'origine a su se faire une place dans l'imaginaire collectif, "Venom" n'a pas besoin de se torcher avec sa mythologie pour être un très mauvais film. Long d'à peine une heure et demie, le film accomplit la prouesse d'à la fois précipiter ses événements agencés n'importe comment et d'avoir de gros coups de mou. L'exemple le plus flagrant de cette narration complètement pétée reste ce premier acte qui nous balance son élément perturbateur d'entrée de jeu avant de consacrer un quart d'heure à Eddie Brock à la fois trop long parce qu'il brise la progression du récit et trop court parce qu'à peine a-t-on fait connaissance avec le personnage qu'il se retrouve au fond du trou en une journée : plus de boulot, plus de fiancée, plus de réputation, plus d'appartement… On se prend alors une ellipse de six mois dans la tronche sans avoir l'impression que Brock ait évolué par rapport à la fin de cette journée calamiteuse.

Quant à la forme, on a le droit au cassoulet numérique habituel. Sans hôte, les symbiotes ressemblent à une flaque de vomi ou de goudron et regarder Riz Ahmed ou Tom Hardy discuter avec ça a de quoi faire pouffer même le plus crédule des spectateurs. Avec hôte, la mise en scène découpe et cadre n'importe comment leurs déchaînements sans se soucier de la chorégraphie et de l'impact de l'action. Suivre une masse noire et une masse grise se maraver de nuit, c'est déjà difficile mais quand la caméra n'y met pas du sien en se rapprochant le plus près de personnages qui bougent extrêmement vite et qu'on passe au plan suivant avant que l'œil du spectateur ait pu s'imprégner du précédent, c'est trop.

Le ratage a beau être colossal de bout en bout, l'évocation du caractère drolatique d'un échange avec une flaque vous aura peut-être fait deviner qu'on peut tout de même avoir une affection atypique pour le long-métrage de Ruben Fleischer. Le symbiote pense donc il est et on fait du buddy movie avec du film de possession dès que Venom s'empare de Eddie Brock. Difficile de dire si c'est volontaire ou pas mais la terreur a complètement disparu au profit de la gaudriole et même si on est plus dans le plaisir nanardesque que dans la comédie de haute volée parce que les personnages sont écrits n'importe comment, qu'est-ce que c'est drôle de voir Eddie Brock échapper à ses poursuivants en grimpant au sommet d'un arbre et avoir l'air aussi désemparé que le chat de madame Michu bloqué sur une branche ! À partir de ce moment, c'est scène croquignolesque sur scène croquignolesque : le symbiote fait faire n'importe quoi à son hôte, de préférence en public et avec de la bouffe parce qu'il a faim, et on se dit que des caméras cachées avec Tom Hardy, ça pourrait être bon. Ce comédien qu'on adore mais qui nous faisait très peur en cabotinant douloureusement en début de film retrouve dans le chaos l'étincelle qui lui permet de nous rappeler que son truc, ce sont les rôles qui ne font pas de la civilisation et de la raison leurs priorités. Donnez-lui un personnage qui a un petit pète au casque et s'il ne peut pas exceller, vous êtes sûrs qu'il amusera quand même la galerie.

La longueur de cette critique témoigne du caractère fascinant de ce "Venom", un accident qu'on commence déjà un peu à aimer à notre façon tant sa propension à faire n'importe quoi confine au surréalisme. Comme quoi, un vrai nanar pété de thunes, c'est encore possible après 2010.
Auteur :Rayane Mezioud
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