Conte
cruel, à l’amour, à la haine.
Adapter
sur grand écran sans pour autant traduire le livre à l’image près
n’est jamais chose facile, surtout quand il s’agit de l’un des
plus célèbres romans de la littérature française. Pourtant, Philippe
De Broca a su extraire du chef d’œuvre d’Hervé Bazin l’essence-même
de la haine passionnelle liant à la mort à la vie la mère Rezeau,
à son fils Jean, pour nous livrer un drame familial qui, de part
sa construction en flash-back et sa dimension humoristique, est
auréolé d’une promesse de vie bouleversante dans ce qu’elle comporte
de souffrance.
Elevés
dans l’amour par leur grand-mère dans la vaste demeure familiale,
Jean Rezeau et son grand frère, qui appartiennent à une ex-grande
famille bourgeoise, vivent heureux, dans l’insouciance de l’enfance.
A la mort de leur grand-mère, alors qu’ils se font une joie de
retrouver leurs parents rentrés d’Indochine pour s’occuper d’eux,
ils vont vite déchanter et faire une croix sur leur enfance. Dès
son arrivée, Madame Rezeau en mère castratrice impose une discipline
de fer, établit des horaires draconiens, sévit à coups de privations,
de représailles physiques et d’humiliations, tandis que leur père,
dont la lâcheté recouvre d’un linceul l’amour qu’il porte à ses
enfants, a trouvé dans l’étude des mouches une formidable échappatoire
qui lui évite de s’interposer. Dépassant celle qui la provoque,
et désarmant tout d’abord ceux qui la subissent, le foyer de la
haine s’allume, faisant feu de tout bois. La haine attisant la
haine, les enfants, face à tant de parcimonie affective et de
cruauté gratuite, scellent entre eux, en catimini, une union sacrée
contre celle qu’ils surnomment « Folcoche ». Epris d’une
soif de vengeance éperdue, Jean offre de la résistance et la demeure
familiale prend vite l’allure d’une guerre civile entre les enfants
et leur mère, d’un jeu de « provocations-représailles »
où paradoxalement, le cocasse habite le tragique, provoquant le
rire du spectateur face à ce drame qui se joue sous ses yeux.

Sous
l’apparence d’un quotidien anecdotique, Philippe De Broca réussit
à mettre en lumière avec beaucoup de justesse et de finesse la
haine dans toute sa complexité, montrant sa dimension paroxysmique
sans jamais chercher à expliquer le pourquoi susceptible d’excuser
la haine de Folcoche. Catherine Frot excelle dans son rôle de
marâtre dépourvue d’instinct maternel : son talent lui permet
d’exprimer la jouissance que la haine procure à son personnage,
dont l’intensité dépasse celle que la mère Rezeau ne sait pas
puiser de l’amour. Cette haine foncière se traduit par des actes
mûris (comme cacher son portefeuille dans la chambre de Jean pour
l’accuser et l’envoyer en maison de redressement) qui en intensifient
encore la malignité et qui dépassent l’entendement, conférant
par là-même à ce sentiment d’extrême inimitié son caractère énigmatique.
Face
à elle, Jules Sitruck, gamin déjà épatant dans « Moi, César,
10 ans et demi, 1m39 … » incarne Jean, l’enfant rebelle
qui attaque sa mère sur son propre terrain, avec un mélange impressionnant
de spontanéité enfantine et de maturité précoce. L’enfant se construit
à travers la figure de sa mère, se nourrissant de la haine qu’il
reçoit. Mais toxique, la haine rend dépendant celui qui s’en repaît…
Animé d’espoirs follement meurtriers et d’une soif irrépressible
de vengeance, le petit Jean tombe dans le piège sournois de la
haine : il se retrouve enlacé trop étroitement à son adversaire
(son frère lui signalera que dès lors qu’elle n’est plus là, il
est en manque de sa haine). C’est dans le regard d’une profondeur
poignante du jeune acteur, qui hurle silencieusement de douleur :
« parce que tu es incapable d’aimer, je te hais de tout mon
cœur… », qu’on lit tout le drame de ce hold-up sur le cœur
commis par sa mère. Entre les deux, Jacques Villeret, avec sa
bonhomie et sa générosité habituelles, incarne un paternel à l’amour
complètement intériorisé, lâche mais bon bougre attendrissant,
pris pour un bouffon dès lorsqu’il tente de donner de la voix.
Mais
dans ce drame, la dimension comique prend, contre toute attente,
un véritable sens. Tout le récit étant raconté à la 1ère
personne et du point de vue de l’enfant, l’humour naît du décalage
entre l’aspect tragique et l’aspect jeu guerrier opposant 2 clans,
entre les paroles de Jean et le drame inhérent aux situations :
les prières et les promesses que l’enfant fait à Dieu, comme s’il
adressait des demandes incongrues au Père Noël, sont d’une saveur
exquise ! Et elles montrent qu’au plus profond de la souffrance,
l’âme d’enfant demeure intacte.
Jean
finira par émettre l’envie de s’éloigner du foyer de la haine :
il choisit d’apprendre à se soustraire à cette vile puissance
et de refuser de subir l’héritage familial qui lui barre tout
accès à la construction de son propre soi. Un
merveilleux appel à ne jamais renoncer à soi-même, même lorsque
l’amour originel, affecté par de graves défaillances, se meut
en haine.
Nathalie Debavelaere

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