1°)AVIS
Vodka
Lemon parle d’un pays où les gens sont pauvres mais pas miséreux,
où les gens sont oubliés de tous mais sans jamais se déparer
d’une noblesse naturelle et où l’Histoire violente et massacrante
n’a jamais écorné la dignité de tout un peuple, le peuple Kurde.
Hiner
Saleem est originaire de la partie irakienne du Kurdistan, un
pays fantôme qui n’a jamais existé ailleurs que dans les chimères.
Pour des raisons évidentes, il lui était impossible de retourner
sur les lieux qu’il a connu enfant, il a donc choisit de situer
son histoire dans un village Kurde d’Arménie. Mais à vrai dire
tout cela n’a pas d’importance. Comme n’a pas d’importance la
nationalité des personnages de cette fable. Jamais le réalisateur
n’est vindicatif et jamais il ne se pose en porte parole d’un
peuple bafoué. Ses personnages ne sont pas plus Kurdes qu’Arméniens,
simplement, ils sont là. Et c’est déjà beaucoup.

Cette
valeur de témoignage fortuit est suffisamment fort pour que
Hiner Saleem se passe d’une intrigue forte ou plutôt la ramène
à l’essentiel, comme le vie de ce village est réduite à l’essentiel :
on y parle de l’âpreté de de l’existence ( comment se débrouiller
avec sept dollars par mois ), de la vie et de la mort ( les
scènes au cimetières où les vivants viennent tenir compagnie
à leurs défunts ), mais aussi de l’espoir et de l’amour toujours
recommencé ( Hamo, le retraité toujours séduisant et Nina, la
veuve, se sentent attirés l’un par l’autre
)… Qu’une
lettre soit expédiée de France et elle prend les dimensions
d’un trésor ; qu’un mariage soit célébré et c’est l’occasion
pour faire la fête avec le village tout entier ; la fortune
y est une donnée aussi abstraite que la pauvreté, dans ce village
où la vie se passe au ralenti, il n’y a ni pauvre ni riche,
mais que gens qui se contentent du peu qu’ils ont à leur à disposition.
Et quand le désespoir tente une apparition furtive, l’humour
salvateur n’est jamais loin.
La
finesse du film est de présenter les joies et les peines de
ces modestes personnages sans fioritures ni lourd discours.
Sa force est d’apparaître comme universel et intemporel alors
que l’on ne s’éloigne jamais de ce petit village d’Arménie.
Et parfois, ici ou là, l’absurde pointe son nez, et puisque
cela nous donne des moments de grâce, il ne faut surtout pas
tenter de l’expliquer.
Pierre
Lucas

2°)AVIS
Après
s’être penché dans son premier film sur la communauté kurde
en exil en France, Hiner Saleem s’attache à la vie des
Kurdes restés au « pays ».
Loin
de Paris, il a posé sa caméra dans un village du fond de l’Arménie,
perdu au milieu d’une vaste plaine n’offrant pour horizon
que d’infinies chaînes de montagnes éternellement enneigées.
Un territoire qui - même occupé par quelques irréductibles
retenus par la veille d’un défunt, le manque d’argent ou un
indéfectible lien à la terre natale - a tout du no man’s land.
Un lieu de transit d’où cherchent à s’échapper les plus jeunes
pour des destinées espérées plus heureuses, mais aussi un
monde en transition coincé entre le monde des morts et celui
des vivants. Entre un passé communiste idéalisé et un avenir
incertain où tout se vend en dollar. Entre un Occident fantasmé
qui s’avère décevant et une Russie neuve mais guère plus réjouissante.
Une société, enfin, partagé entre chants traditionnels kurdes
et bluette d’Adamo (de circonstance, il est vrai).
A
partir de cette toile de fond - et délesté de toute intrigue
superflue, le cinéaste offre à voir de manière réaliste, parfois
franchement dure, le quotidien des derniers habitants de cette
communauté. En ne cachant rien de leurs difficultés matérielles,
de leurs cahutes décrépites et des déconvenues qui manquent
parfois de les conduire au drame. Ni de leurs efforts désespérés
mais jamais vains pour rester dignes, quitte à (se) mentir.
Ni, surtout, des valeurs de solidarité qui les animent encore
et plus que jamais.
Cocasse
comme la présence incongrue d’un lit dans la neige, pudique
comme un voile délicat tiré sur les amours de deux solitudes
réunies, Vodka Lemon est un cousin lointain de L’homme sans
passé. Empreint d’un humanisme discret, le regard que le réalisateur
kurde pose sur ses personnages est proche de celui de Kaurismaki
avec lequel Hineer Saleen semble partager la même foi dans
les facultés de partage de l’Homme ainsi que le curieux talent
de faire de la chanson la plus kitsch un sublime moment de
poésie. Il nous livre ainsi un film peut-être moins secoué
que son titre ne le laisse supposer mais à la charge calorifique
au moins égale à celle d’une rasade d’alcool slave.
Jean-François
Paré
Le
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